2016년 2월 14일 일요일

barnabe 12

barnabe 12


L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la vallée, laissant à
découvert des roches micacées que le soleil, de temps à autre, allume
ainsi que de gigantesques diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus
de la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que celui des
épaisses forêts de châtaigniers prenant racine aux premiers mamelons
de la plaine et se prolongeant, avec leurs frondaisons qui moutonnent
sous le vent ou étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes
sourcilleuses du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, distant
de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de verdure affectent les
formes les plus étranges. On dirait parfois une grande mer verte, où
les cimes saillantes des arbres figurent assez bien les mâts élevés des
vaisseaux; puis on croit apercevoir des carrières immenses d’ardoises,
où travaillent des légions d’ouvriers armés de pics. Si la tempête,
sifflant aux pitons du mont Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous
béants, des gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à
l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour les envahir,
comme un peuple effaré de géants.
 
Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour traduire les
sensations que me faisait éprouver ce grandiose paysage. Mais je n’ai
pas oublié avec quelle sorte de saisissement profond je le contemplais.
Dès le berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que personne
n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, à nos montagnes surtout,
à nos superbes montagnes cévenoles, d’un profil si sévère, si noble,
si hardi, où se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient
l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et aux pieds sûrs,
des hommes honnêtes, énergiques et courageux. _Alma tellus!..._
 
Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et presque à pic, je me
retournais à chaque pas vers la vallée: non que j’eusse grande envie
de m’abandonner aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je
m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours que, dominant
toutes les routes du point élevé où je me trouvais, j’allais apercevoir
Marianne au crochet de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était
déjà bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les sentiers,
qui m’apparaissaient, ici comme de petits rubans bleus, plus loin comme
de longues entailles pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des
arbres, il ne découvrit rien.
 
Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa et je dus
m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées bizarres me
traversèrent l’esprit:Si je courais après Marianne, peut-être
parviendrais-je à la rattraper?... Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas
amené à Eric-sous-Caroux?Je songeai même, en ma subite détresse, bien
que mes parents demeurassent loin, à aller les rejoindre à pied, du
côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, sur la grande route, quelque
roulier complaisant qui me permettrait de monter sur sa charrette quand
je serais fatigué?
 
Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de franche et bonne
liberté à l’ermitage de Saint-Michel, je ne pensais plus à Barnabé.
Dans les suprêmes angoisses, le cœur va droit à ceux qui lui sont
familiers, à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.
 
Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, parfois
tyranniques, de mon oncle; maintenant, je ne trouvais plus les
réprimandes de Marianne trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres,
lesquels laissaient mon âme vide comme un flacon dont la liqueur
s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, me menaçant, me
punissant. Que n’aurais-je pas donné, en ce moment, pour être châtié de
leur main, de leur propre main!...
 
«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée et pressant contre ma
poitrine, par un mouvement convulsif, mes livres et mes cahiers, je
travaillerai bien, vous serez content de moi.»
 
Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. J’aperçus les
hautes murailles blanches de Saint-Michel.
 
Je gravis au galop l’extrémité du sentier.
 
 
 
 
VIII
 
L’âne Baptiste plus aimable que son maître
 
 
L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un mamelon boisé mesurant
une hauteur de six cents mètres environ, est un reste de monument
féodal. Cette forteresse, destinée à commander un point important de
la haute vallée d’Orb, donnait la main à vingt autres, échelonnées sur
le flanc des montagnes, de l’un et de l’autre côté de la rivière. A
l’époque des guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières
et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait protéger les
Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne put tenir plus de trois jours
devant les hordes fanatiques, sauvages, que Simon de Montfort avait
répandues comme une mer dans le Midi.
 
De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte de Béziers avait
compté pour défendre le défilé de Pétafy, il ne reste aujourd’hui
que la chapelle, dédiée à saint Michel, sauvée, rapporte la légende,
par l’archange lui-même, «_qui, dans la mêlée, batailla d’estoc et de
taille_,» et deux ou trois salles basses recouvertes à grand’peine de
tuiles rouges, où l’ermite industrieux s’arrangea vaille que vaille un
logement.
 
Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque bloc granitique,
ramification robuste de l’ossature des Cévennes, se découvrent des
ruines, d’énormes entassements de pierres, dont les siècles n’ont pas
encore détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent sur
ces amoncellements, y répandant la gaieté, la grâce, la poésie.
 
Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute semèrent en
des jours de tempête, entés depuis, jaillissent çà et là du rocher
cyclopéen et lui donnent en certains coins l’aspect débonnaire d’un
verger. Une fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la
chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le long des pentes
du monticule une prairie artificielle, dont le vert tendre contraste
agréablement aux yeux avec la verdure plus sombre des châtaigniers.
 
Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. Elle était fermée.
Je frappai. Pas de réponse. Qu’était devenu l’ermite? La claie à
montants solides qui barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée
dans sa rainure de pierre et y tenait fortement.
 
Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, je ne vis pas
l’âne devant la crèche. Quoi, personne! Je retournai vers la chapelle:
le grand portail à double battant en était clos aussi. J’étais bien
seul, abandonné sur ce plateau désert.
 
Je frissonnai.
 
Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, Barnabé!
 
Rien, rien...
 
Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche de granit, explorant
le pays à la ronde. Pas âme qui vive. Là-bas seulement, tout au fond,
le long du ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je m’étais
trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves et blanches buvaient au fil
de l’eau. Sans doute les chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger
batifolant avec son bouc.
 
Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, il cassait
les pousses menues des châtaigniers, trop tendres pour lui résister.
Songez donc, nous n’étions qu’aux premiers jours d’avril!
 
Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de peur, je craignis
d’être emporté par quelque rafale, et je reculai jusqu’au mur de la
chapelle. Je me promenai quelques minutes, essayant de me donner le
courage d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer...
 
Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, des
miaulements, des cris qui tantôt me remplissaient d’épouvante et tantôt
m’eussent fait pleurer.
 
Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai sous le porche de
la chapelle, un porche à tympan, s’il vous plaît, représentant Jésus
au milieu des Évangélistes, et à trumeau portant une statue de saint
Michel qui piétine le Démon.
 
Que faire cependant?... J’ouvris mon _Phèdre_. Si je parvenais à
travailler, le temps passerait plus vite...
 
Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse je disposai
toutes choses autour de moi: la grammaire latine, l’écritoire, les
cahiers; mon pauvre cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur
avait poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne que
je lui imposais, et, après quelques barbouillages ineptes, je dus
refermer mes livres, reboucher mon encrieril était en verre bleu avec
fermoir en cuivreet reparaître, éperdu, au milieu du plateau. Pour le
coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre fin à mon martyre, je
ne tarderais pas à succomber. Je regardai la statue de saint Michel, je
lui tendis des bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur son
piédestal...
 
Des hirondelles, revenues depuis peu des pays chauds, voltigeaient
joyeusement sous le porche. Heureuses hirondelles! elles n’avaient pas
perdu leur oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers,
avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu le presbytère et
tous les miens... Un instant, mes yeux les suivirent tournoyant le long
des corniches, leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille,
ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, par troupe,
s’élancer, rapides comme des flèches, du haut de Saint-Michel jusqu’au
fond de la vallée d’Orb. Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat
sous le soleil! J’entendis le cri bizarre des engueulevents...
 
«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, pour m’envoler bien loin
retrouver mon oncle ou Marianne!» pensai-je.
 
Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait et fit un peu
de repos à mon être physique et moral, en complète ébullition. Je
réfléchis qu’après tout je n’étais pas délaissé, qu’une ressource
me restait: M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le
médecin.N’était-ce pas lui qui venait de me séparer de tout ce que
j’aimais?

댓글 없음: