2016년 2월 14일 일요일

barnabe 13

barnabe 13


Cependant, mon estomac, creusé par le grand air matinal et aussi
peut-être par mes trop vives alarmes, commençait à bramer la faim. Je
retirai la livre de chocolat de mon oncle de la poche où elle était
restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.Il était bon,
le chocolat de quarante sous, et comme Marianne avait bien fait de
passer la main derrière les livres de la bibliothèque!Je donnai un
coup de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, je
descendis derrière la chapelle pour boire un coup sur ce repas.
 
Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai à plusieurs
reprises dans le creux de mes mains réunies et m’en grisai à plaisir.
Encore une fois j’allais plonger à la source mes deux poings jusqu’aux
coudes, quand une voix large, sonore, retentissante, emplit soudain les
châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste...
 
Je me redressai vivement. La voix reprit la même antienne. Baptiste, à
coup sûr, paissait dans la prairie de Saint-Michel, et Barnabé était
avec lui. Comment n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à travers
les hautes herbes.
 
* * * * *
 
Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que je l’eusse fouaillée
souvent et d’importance, elle m’aimait, la brave bête!
 
Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne humeur et lui passant la
main sur les naseaux, qui se dilatèrent avec délices, bonjour!
 
Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader follement à travers
la prairie.
 
Eh bien! quelle mouche t’a piqué, _imbecillas_? s’écria Barnabé.
 
Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet de chênes
verts, lequel poussait aux marges du ruisseau formé par les eaux vives
de la fontaine où je venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la
joie, mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. Mais, lorsque
je comptais qu’il allait se lever pour m’embrasser ou me donner sur
les épaules la tape affectueuse que j’avais reçue tant de fois, il ne
bougea aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je l’avais fait
à Baptiste, mais d’une voix timide, presque troublée. Il me regarda et
ne répondit point.
 
Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de lui sourire.
 
Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me dit-il.
 
Mes peurs me ressaisirent.
 
Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au retour de Marianne? lui
demandai-je, tremblant.
 
A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il avec un geste
dépité.
 
Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?
 
Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons, pétiot, es-tu venu
céans pour me tourner les esprits à l’envers? Par exemple, je voudrais
bien voir que tu m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de
cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers tant seulement, le
magasin de Félibien, quand il faudra acheter plus de cent pendules et
des montres en or à n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles
reluisent chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu peux comprendre
cela, que je gagne de l’argent avec ma cervelle en ce moment, et que je
ne veux pas entendre voler une mouche autour de moi. Braguibus attend
mes vers pour sa musique, voilà!...
 
Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de poils, dans ses
deux mains velues, et, silencieux, demeura roulé en boule sous les
arbres. Usant de mille précautions, je déposai doucement à ses pieds
mes livres, mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver
Baptiste.
 
Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des Aires, ni peut-être
en toutes les Cévennes méridionales, ne se rencontra âne plus fort,
plus doux, plus complaisant. Il avait presque la taille d’un mulet de
la plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre pareil
à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, droites, semées çà et là
de petites taches grisâtres, lui retombaient gracieuses, barbelées, le
long des mâchoires et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il
possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la fois et amorti;
c’étaient deux morceaux de velours qu’on venait de détacher d’une pièce
neuve. Ses dents, régulièrement plantées, affichaient de haut en bas
des rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. Avez-vous
vu quelqu’une de ces grandes coquilles comme les marchands ambulants,
venus des bords de la mer, en montrent pour les vendre dans nos
montagnes? Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de son salon. La
bouche profonde de Baptiste avait le même ton rose-tendre, avec le même
air de fraîcheur et les mêmes miroitements.
 
Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le pré; il s’avança
vers moi à petits bonds.
 
Les bêtes, dans la jeunesseBaptiste avait à peine cinq anssont de
véritables enfants; elles recherchent les enfants pour courir avec
eux, folâtrer avec eux, jouer avec eux. L’enfance a le privilége de
certaines folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle des
êtres, engendre dans toute la création de touchantes affinités.
 
Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai sur le dos. Il
partit au galop avec des reniflements joyeux.
 
Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes herbes qui
frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient mes pieds pendants!
Des hautes ramures des châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes
d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des clartés
jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du gazon. Nous ne nous
occupions pas de ces contrastes. Nous allions à travers l’ombre, à
travers le soleil, ne songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car,
tandis que Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé, moi je
riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui parlant ainsi qu’à une
personne humaine, et le caressant des deux mains à l’envi.
 
Barnabé, couché comme un ours sous les chênes verts, se leva. Un
sifflement suraigu retentit. Ma bête, emportée, s’arrêta court.
 
Descends! me cria le Frère.
 
Je descendis.
 
Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui s’était rapproché.
 
Oui, Barnabé.
 
Et du papier aussi?
 
Certainement.
 
Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant la main droite
sur le front et m’entraînant à l’ombre des arbres.
 
Asseyons-nous! reprit-il.
 
Nous nous assîmes.
 
Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire du patois sur une
de tes feuilles blanches?
 
J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël en patois, et
peut-être, en m’appliquant bien...
 
Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma chanson...
 
Je l’examinai avec surprise.
 
Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une chanson?
 
Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets... Braguibus va mettre
son fifre en train...
 
Et la défense de mon oncle?
 
Je porte tous les respects à M. le curé des Aires, qui doit à mes
soins le peu de souffle qui lui reste; mais faut-il, pour lui plaire,
refuser de gagner cinq francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par
hasard, que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel?
La famine m’aurait mis au trou depuis longues années, si j’avais dû me
passer de mes industries. Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne
devant pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque jour, moi,
à dire une messe basse, et je ne connais pas la couleur des écus du
gouvernement. Ton oncle parle toujours comme le riche, qui, ayant le
ventre plein, dit aux personnes affamées: «_Ne mangez point ceci, ne
mangez point cela._» D’ailleurs, les autres ermites de la vallée se
gênent-ils pour besogner chacun à sa façon? Je ne parle aucunement de
ton ami Venceslas Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur.
Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de Nize, qui pratique la
règle par le menu, les Frères libres de nos Cévennes marchent-ils tous
en droiture dans le chemin de saint François? Est-ce que, par exemple,
Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, ne s’amuse pas un brin à
l’usure, du côté de Camplong et de Graissessac? Il prête un pois, le
malin, mais il faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier, ermite
de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus que le paradis, ne va-t-il
pas à la journée afin d’avoir le plaisir de gagner une pièce de dix
sous et de trousser par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je
passe Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là, il sent
la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin de lui tirer
les vers du nez pour savoir qu’il passe moins de temps à nettoyer sa
chapelle qu’à siffler la linotte dans son cellier. Moi, dès le premier
âge, de tant loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des
chansons, et j’en invente encore quand on me paie.
 

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