2016년 2월 14일 일요일

barnabe 15

barnabe 15


Je n’ai jamais bien compris pourquoi les chardonnerets, qui volent aux
monts d’Orb par bandes innombrables,il pousse tant de chardons pour
les nourrir au pays cévenol!choisissent de préférence pour y bâtir
leurs nids les fourchettes des amandiers. Est-ce la fleur parfumée
de cet arbre, lequel s’endimanche de blanc dès les premiers jours de
février, qui les attire? Pourtant ces pauvres chardonnerets devraient
se méfier, les branches de l’amandier étant si maigres et si grêle
étant son feuillage. Cette transparence fait tout découvrir, tout
jusqu’au fin bout du bec de l’innocente bestiole, étendue comme morte
sur sa couvée.
 
Au lieu de tirer à gauche vers la porte de l’ermitage, Barnabé tira à
droite, m’entraînant du côté du verger.
 
Les nichées mûrissent de jour en jour, mon garçon, me dit-il, les
oiseaux seront aussi tendres que des prunes.
 
Il leva la main au-dessus de sa tête, et j’ouïs de petits piaulements
étouffés.
 
Oh! Barnabé, ne leur faites pas de mal! implorai-je.
 
Tu les veux?
 
Oui, oui, je les élèverai au presbytère.
 
J’entr’ouvris mon gilet pour les recevoir dans mon sein, les y
réchauffer, les y sentir... Mais des taches de sang me rougirent la
chemise.
 
Comment, vous les avez blessés? demandai-je.
 
Je te l’ai promis, je veux que tu fasses un déjeuner à te lécher
babines jusqu’à demain.
 
Mon Dieu! balbutiai-je bouleversé.
 
Ma voix s’embarrassa.
 
J’ai du lard de cette année, frais et tendre comme le beurre du mont
Caroux, reprit l’ermite promenant sa langue large et pointue sur les
poils hérissés de sa moustache.
 
Je n’aime point le lard, moi, Barnabé!
 
Il décrocha deux autres nids du milieu des branchages, puis de nouveau
étouffa les petits entre ses mains.
 
Méchant! méchant! m’écriai-je.
 
Le Frère rit à faire trembler sur ses épaules les coquilles de sa
pèlerine de lasting.
 
Oui, vous êtes un méchant! continuai-je exaspéré. Je vous en
préviens, du reste, si vous persistez à tuer ces chardonnerets qui sont
si gentils, au lieu de me les donner pour être apprivoisés dans une
cage, je vous dénoncerai à mon oncle, dès son retour.
 
L’ermite s’amusa de ma fureur enfantine. Pour me narguer, il atteignit
un nid de linottes dans un fourré, au-dessus d’un grand chèvrefeuille
pourpre, à l’extrémité du plateau. Tant de cruauté me fit perdre la
tête.
 
Soyez tranquille, Frère de démon, dis-je les dents serrées, mon oncle
saura à quelle besogne impie vous employez votre temps à l’ermitage de
Saint-Michel.
 
Ton oncle se moquera de toi, pétiot.
 
Il commença à plumer les bestioles.
 
Pourvu qu’il ne vous oblige pas à lui restituer votre soutane, qui
est à lui, en apprenant que vous vous occupez toujours de chansons avec
Braguibus...
 
J’avais à peine articulé ces mots, que la lourde main de Barnabé
s’abattit sur mes épaules. Épouvanté, je jetai les yeux sur lui. Toute
sa face, si débonnaire, si joviale, avait soudainement pris un aspect
farouche. Sa bouche ricanait, montrant des dents acérées semblables aux
crocs de nos chiens-loups, chez les Catalans du Planol.
 
As-tu envie que je te lance par delà ces granits?
 
Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à peine un rideau
d’épines et de genévriers confondus.
 
C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je, affectant une
assurance que j’étais bien loin de posséder.
 
Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de ses doigts
crochus, résistants, me souleva de terre comme une plume. Je me crus
perdu et fermai les yeux à tout événement.
 
Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande pardon!...
 
Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche nue.
 
Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est pour rire, fit-il,
m’aidant à me replanter sur quilles... Aussi, pourquoi me contrarier
les esprits? Tu comprends bien que je suis plus fort que toi, que tu ne
pèses pas une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté là-bas
sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière; n’ayant pas des ailes
aux côtes, tu te serais aplati la tête comme une fougasse dans un four,
n’est-il pas vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta mort?
La justice? Je me moque bien de la justice. J’en ai fait des farces,
moi, au nez des gendarmes, durant mes quêtes dans la montagne et dans
la plaine. Une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin...
J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au long de quelque
pente en courant après des nids de martinets, et tout aurait été fini...
 
Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît pas d’en sonder
toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux moelles.
 
Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros rire, assez de
sornettes et d’almanachs. Le temps se passe, et mon estomac reste vide
comme une gourde fêlée.
 
Il regarda la raie d’ombre que la corde de la cloche, tombant du haut
du toit, dessinait sur la muraille blanche de Saint-Michel.
 
Il est midi, dit-il. Enfant, sonne l’_Angelus_; moi je vais allumer
le feu pour nos brochettes.
 
En chancelant, je m’acheminai vers la chapelle, et Barnabé, après avoir
fait le signe de la croix, disparut, marmottant dans sa course le latin
des versets et des _Ave Maria_.
 
 
 
 
X
 
On boit le frontignan de Gathon Molinier, mais on guigne son jambon.
 
 
Ce fut à peine si mes bras, paralysés par une terreur qui me faisait
trembler sur pieds comme un roseau, eurent la force de tirer la corde
et de frapper sur la cloche les coups répétés de l’_Angelus_. Je me
sentais mourir. Je balbutiai la prière, ainsi que j’en avais contracté
l’habitude avec mon oncle au presbytère. Mais combien ma ferveur
fut plus profonde ici que là-bas! Pour décider la Sainte-Vierge à
intervenir en ma faveur, quand j’étais tombé aux mains d’un homme qui
semblait en vouloir à ma vie, je récitai, en outre des _Ave Maria_,
l’oraison de saint Bernard commençant par ces mots: «_Souvenez-vous, ô
très pieuse vierge Marie_...»
 
Je me sentis un peu rafraîchi, soulagé, rassuré.
 
Cependant je ne savais me décider à rejoindre le Frère en son
ermitage. La pensée me traversa l’esprit de lui fausser brusquement
compagnie et de courir frapper à la porte de M. Anselme Benoît. Ah!
certes, depuis que je commençais à connaître Barnabé, il s’en fallait
que M. Anselme Benoît m’inspirât l’effroi qui m’avait empêché, le
matin, d’aller prendre gîte chez lui!
 
Je me mis à longer le mur de la chapelle au hasard. Bientôt, sans trop
me rendre compte du but de mes pas, je m’acheminai vers la fontaine
cristalline où je m’étais désaltéré. Une fois arrivé là, j’entrevoyais,
dans les effarements de ma pauvre cervelle troublée, le moyen de me
dissimuler derrière les troncs énormes des vieux châtaigniers et de
m’échapper jusqu’aux Aires sans être aperçu.
 
Je tournais, en m’effaçant dans l’ombre projetée par les hautes
murailles, l’angle de la chapelle, et j’engageais le pied dans
l’échancrure du granit, lequel, en cet endroit, forme comme un
gigantesque escalier, quand une voix rude, hélas! trop connue, m’appela
soudainement.
 
Eh bien! où t’en vas-tu? me dit l’ermite, qu’en une seconde ses
jambes démesurées avaient porté jusqu’à moi.
 
Je demeurai interdit.
 
Comment, le séjour de Saint-Michel te pèse déjà? reprit-il.
 
Non, Barnabé, répondis-je.
 
Puis j’ajoutai avec un effort qui fit perler des gouttelettes de sueur
à mon front:
 
J’allais à votre fontaine, là-dessous, pour me laver les mains avant
le déjeuner.
 
Si c’est parce que, tout à l’heure, je t’ai refusé les chardonnerets
que tu cherches à t’ensauver, c’est bien une folie d’enfant, cela. Sois
tranquille, mon garçonnet, les oiseaux ne te manqueront point, puisque
tu aimes ces bestioles. Dans le verger tant seulement, j’ai découvert
plus de trente nichées; tu pourras les prendre à mesure qu’elles
mûriront; je te fais présent de toutes.
   

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