2016년 2월 14일 일요일

barnabe 16

barnabe 16



Dans la cheminée, large et haute, un fagot de branchettes sèches
achevait de se consumer. Les braises incandescentes lançaient de
courtes flammes blanches. Le Frère, avec une large pelle, ramena sur le
devant du foyer les charbons rouges accumulés, puis abaissa dessus un
gril de fer noir et luisant.
 
Fais-moi passer les brochettes, pétiot, me dit-il.
 
Sur le coin d’une table en noyer massif, qui occupait le milieu
de la vaste pièce,sans doute salle d’armes de l’ancien château
féodal,trois brochettes avaient été disposées en un plat de grosse
faïence verte. Pauvres chardonnerets du verger! ils tenaient leurs
pattes et leur bec repliés dans une chemisette blanche de lard fin, et
une lancette acérée d’épine leur avait traversé le corps d’outre en
outre. L’ermite tendant la main vers moi, je lui abandonnai le plat.
 
A la saucisse maintenant! s’écria Barnabé, ayant posé les oiseaux sur
le gril.
 
Il ouvrit une porte à gauche et s’éclipsa.
 
Je me trouvai seul avec Baptiste, lequel, s’étant faufilé dans
l’ermitage sur nos talons, baguenaudait librement à travers l’immense
cuisine, flairant de temps à autre la table, comme pour se renseigner
sur les mets qu’on allait servir.
 
Tu as donc toujours faim, toi? lui demandai-je.
 
Il vint à moi... Il regarda les chardonnerets qui crépitaient en
rôtissant.
 
Barnabé rentra.
 
Eh bien! grand poilu, fit-il apostrophant Baptiste, vas-tu me
débarrasser le plancher, et au galop!...
 
En même temps il leva sa main droite, où pendait un long pli de
saucisse, désignant à l’âne le fond de la cuisine. La pauvre bête, les
oreilles basses, la queue entre les deux cuisses comme après quelque
horion, s’éloigna, et finalement disparut dans l’ombre d’un arceau.
 
L’ermite retourna les chardonnerets, serra les brochettes l’une contre
l’autre, maintenant que le feu en avait réduit le volume, et installa
la saucisse sur le gril.
 
C’est de la saucisse de Saint-Gervais, dit-il, me la montrant du
doigt. Remarque si elle est ronde et fraîche! Il n’y a pas une mie de
pain là-dedans, c’est tout cochon et pur cochon. Ah! bien oui, du pain
et des œufs dans la saucisse! On ne connaît pas cette fabrication-là
à Saint-Gervais... A Murat, on arrange des andouillettes si bonnes
qu’on en mangerait sans fin jusqu’aux portes de l’enfer. A Douch,
les boudins sont excellents. A Rosis, avec les oreilles du porc, on
fait des fromages de chair qui vous remontent l’appétit. Mais pour la
saucisse, vois-tu, mon fillot, il n’y a que Saint-Gervais. J’ai quêté
celle-ci dans le courant de janvier, vers la semaine des Rois, chez une
fournière qui demeure au bord de la rivière de Mare. Elle s’appelle
Agathe Molinier, ou _Gathon_ tout simplement. Il lui reste encore deux
jambons pendus à une poutrelle. Enfin, on verra plus tard pour ces
jambons.
 
Il retourna la saucisse.
 
Il reprit:
 
Quelle femme, cette Gathon Molinier! religieuse comme une image, et
donnante comme la main du bon Dieu qui remplit le bec à sa créature
chaque matin... Ça me remet dans l’idée que cette brave dévote de
Saint-Gervaiselle ne me renvoya jamais besace videm’a donné une
bouteille de frontignan. En voilà du vin qui vous feutre chaudement
l’estomac! Le mari de Gathon, Jacques Molinier, un raccoutreur de
barriques et de tonneaux, en retournant de par là-bas d’une ville
marinière qui s’appelle Mèze, lui avait rapporté cette fiole. Nous la
boirons à sa santé. Je n’ai pas chaque jour à ma table le neveu de M.
le curé des Aires!
 
Il s’en alla de nouveau.
 
J’entendais encore le pas de Barnabé sur les marches retentissantes
de la cave, quand il se produisit dans la cuisine un événement qui
manqua de me faire perdre la tête. Les braises où venaient de rôtir
doucettement les chardonnerets, imbibées de graisse par la grosse
saucisse de Saint-Gervais, laquelle rendait du jus par tous les
pores, s’enflammèrent. En moins d’une seconde, tout disparut dans un
effroyable incendie, qui non-seulement embrasait le gril, mais s’était
encore répandu jusqu’aux pierres du foyer, humides et fumantes.
 
Barnabé! Barnabé! m’écriai-je au désespoir.
 
Il m’entendit et remonta quatre à quatre.
 
Miséricorde! fit-il.
 
Il sauta sur le gril, souffla, souffla, souffla si fort et si dur
que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon Molinier et les
chardonnerets du verger apparurent légèrement charbonnés.
 
Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant le gril sur le
plat... A table, mon garçonnet!
 
Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue, je m’exerçais sur la
saucisse de Saint-Gervais, Barnabé avala deux brochettes. Il fallait
voir avec quel entrain il dépêchait la besogne. Une bête pour une
bouchée, et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait
avec les oiseaux.
 
Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange. Nous ne sommes pas
ici pour compter les solives du plafond.
 
Il est clair que, n’ayant aucune faim,le chocolat de mon oncle me
remplissait encore l’estomac,je faisais assez piètre mine au repas.
Du reste, pourquoi ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier
ne stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais dans le vide,
portant les yeux tantôt aux murailles, tantôt sur Barnabé, surtout vers
la porte par laquelle Baptiste venait de disparaître sous les arceaux.
 
Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup alors, me dit le
Frère entre deux pauvres linottes qu’il engouffra comme des noisettes.
 
Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait sans bruit
comme l’huile d’or de la plaine:
 
Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de Barthélemy
Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le vin est ce qu’il y a de
meilleur dans la vie de ce monde. Le frontignan, voilà un vrai paradis!
Va, va, tu sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan
et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal, qui aime tant le vin
blanc de sa cave, goûtait celui-ci! Dans le fait, il vaut mieux que
nous soyons seuls à cette heure: elle est si petite, cette fiole de la
brave Gathon!
 
Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider sans façon, à
la régalade.
 
Si Anselme Benoît, qui fait tant de ravages dans nos montagnes,
barbouilla-t-il, au lieu de ses drogues baillait du bon vin à ses
malades, il ne les mènerait pas au cimetière par douzaines... Mais
finalement, il faut que les médecins vivent et que les curés mangent de
bonne soupe.
 
Il allongea le bras pour saisir une bouteille de vin rouge.
 
Ciel de Dieu! marmotta-t-il en faisant sauter le bouchon, comme ces
chardonnerets altèrent! Toutes les fois que j’ai le malheur de toucher
à ces coquins d’oisillons, il faut de toute nécessité que plusieurs
litres y passent. Ça se comprend dans le fond: ces bêtes avalent
toutes sortes de graines sèches, elles se rafraîchissent rarement le
bec, encore que l’eau ne manque point ici, et ça vous a un sang chaud,
chaud!... A moi, ces oiseaux allument l’enfer dans l’estomac et dans
le gosier... Sans compter que le lard rôti, flambé, brûlé, me gratte
la langue comme une râpe et achève de me faire courir des charbons par
tout le corps... Tu ne sens rien, toi, pétiot?
 
Non, Barnabé, je ne sens rien.
 
C’est qu’aussi tu es là, devant ton assiette et ton verre, aussi
emprunté que le dimanche, quand tu te plantes debout pour chanter
l’épître dans l’église... Oh! tu as une jolie voix, une voix de
rossignol dans la feuillée. Moi, quand j’étais enfantelet,il y a plus
de quatre matins,je piaulais aussi comme le fifre de Braguibus. Je
montais, je descendais, je remontais, je redescendais...
 
Il s’interrompit, et soudain entonna ce noël très populaire aux
Cévennes:
 
«Jésus est né dans l’étable,
_Sanctum Dominum Jesum_.
Voyez comme il est aimable!
_Sanctum Dominum nostrum._»
 
L’ermite, qui s’était mis debout, alla ainsi jusqu’à la fin du
quatrième couplet, ayant bien soin, après chaque strophe, de s’arrêter
quelques secondes pour vider son verre et me forcer à toucher au mien.
Comme je savais, moi aussi, le cantique par cœur, dès le quatrième
verset, entraîné presque à mon insu, je joignis ma voix de fausset
à la voix de basse du Frère, et, durant une heure, l’ermitage de
Saint-Michel envoya aux échos d’alentour le plus étrange concert qui
fut jamais.
 
Cependant, tandis que j’étais toujours en verve et disposé à
poursuivre,le noël n’a pas moins de vingt-cinq couplets,Barnabé

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