2016년 2월 14일 일요일

barnabe 17

barnabe 17



L’ermite rit de plus belle; mais ce rire sans éclat, saccadé, presque
bourbeux, m’épouvanta.
 
Barnabé! m’écriai-je.
 
Sa prunelle recouvra quelque lumière.
 
Eh bien, quoi? me dit-il.
 
Si vous vouliez me le permettre, j’irais me promener un peu avec
Baptiste... par là..., pas bien loin.
 
Baptiste! bredouilla-t-il. Ah! bien, avec Ba... Baptiste.
 
Oui: je ne le fatiguerai pas... Je retournerai ici bientôt.
 
Oh! oui... bien... bien.... tôt.
 
Au moment où je m’effaçais dans l’ombre des arceaux, le Frère se
souleva.
 
Je le défends! je le défends! s’écria-t-il.
 
Je revins vers la table, tout intimidé.
 
Je voudrais bien voir, reprit l’ermite avec un geste de menace, je
voudrais bien voir que tu eusses l’audace de mener mon âne au Planol
pour l’y faire mordre par toutes les bêtes sauvages des Catalans. Pour
le coup, si tu t’avisais d’endommager Baptiste en quelque façon, c’est
moi qui te travaillerais les côtes.
 
Je tremblais comme la feuille d’un amandier exposé au vent sur le
plateau.
 
Mais, Barnabé, balbutiai-je, retenant les larmes dont mes yeux
s’étaient remplis soudainement, je n’ai jamais eu l’intention de
conduire Baptiste chez les Catalans.
 
Tu n’as jamais eu l’intention?...
 
D’ailleurs, nous sommes loin du Planol, ici, à Saint-Michel.
 
Tu n’as jamais eu l’intention? vociféra-t-il.
 
Non, Barnabé, non...
 
Et l’autre fois, chez ton père?...
 
Il se mit debout, furieux, allongeant les mains pour me saisir.
 
Je ne fis qu’un bond jusqu’à la porte. Au moment où je la franchissais
comme affolé, j’entendis des chaises qui se renversaient, des verres
et des bouteilles qui se brisaient, puis le bruit sourd d’un corps qui
tombait lourdement.
 
Je me retournai. L’ermite, ivre-mort, s’était de tout son long étendu
sur le carreau.
 
Je m’esquivai précipitamment.
 
 
FIN DU LIVRE PREMIER.
 
 
 
 
LIVRE DEUXIÈME
 
 
 
 
_L’IDYLLE_
 
I
 
La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre l’âme
des enfants.
 
 
Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du plateau. Là, des
bouillons blancs, qui formaient, amalgamés avec des églantiers en
fleurs, une sorte de muraille, m’arrêtèrent heureusement. Encore un
pas, et, du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice au
fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau clairet de
Lavernière.
 
J’eus un frisson quand, à travers la frondaison transparente, mon
œil plongea dans l’abîme, et vivement je me rejetai en arrière. Je
pris le premier sentier s’offrant à mes pas: c’était celui du verger.
En arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,car en cet endroit
charmant piaulaient des nichées par centaines, et Dieu sait si les
oiseaux me tinrent au cœur tout le long de mon enfance!une réflexion
m’arrêta: pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait
sans cesse et finirait par m’allonger quelque mauvais coup, ne
profiterais-je point de cette occasion unique pour me sauver?
 
Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de temps à travers le
plateau ronceux, cherchant le chemin des Aires et ne parvenant pas à le
découvrir. Tout à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant
la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête horrible,
et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me paraissaient grands et
droits comme des peupliers. Que se passait-il donc en moi? Les jambes
me faisant à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal assurées
les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres, saillent à
l’échine du plateau, et je gagnai un petit coin écarté, assez éloigné
de l’ermitage. Juste à ce point cessent les amandiers, les abricotiers,
les sorbiers, et le châtaignier, un moment délogé de son domaine,
reprend royalement possession d’une terre qui lui appartient.
 
Je connaissais cette retraite où disparaissaient les âpretés du rocher
nu, que tapissait une herbe épaisse, où poussaient, en manière de
bordure, chardons violets, menthes sauvages, asphodèles et giroflées.
J’y étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec Baptiste et
Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait.
 
Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus frais, plus
invitant. Je résistai peu à la séduction: mes genoux se plièrent
d’eux-mêmes, et, comme le Frère étendu dans la cuisine de l’ermitage,
moi, dont le frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq
couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me laissai aller
de toute ma taille, m’allongeai délicieusement, fermai les yeux et
m’endormis.
 
Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre des arbres s’était
singulièrement allongée sur le plateau de Saint-Michel. Je regardai
autour de moi. Le verger bruissait comme une immense cage. C’était
partout des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés,
des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son oiseau perché.
Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma tête, un bouvreuil à son aise
picorait les bourgeons tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête
noire se baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier,
dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes jambettes roses,
paraissait fort occupé à bâtir son nid dans une touffe de jeunes
feuilles, à la cime d’un pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je
demeurais vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit d’un buisson de
houx. Je fis un geste; le merle, sifflant, s’envola.
 
Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux alertes, en quête
de leur repas du soir, m’annonçât que l’heure était déjà avancée, je
ne pouvais me décider à quitter mon réduit agreste, à la frontière
extrême du verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage?
Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on pourrait le croire, me
souriait médiocrement. Partirais-je pour les Aires, maintenant que,
remis de mon trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus
hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais me résoudre à
rien. En attendant de prendre un parti, dans la demi-somnolence où se
complaisait mon âme, je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le
plateau.
 
Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons, des fleurs, des
bouts d’herbe verte, des touffes de séneçon, de vieilles baies de
genévrier desséchées découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve,
les arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs étaient
tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées presque toutes dans
la direction du midi, avaient des attitudes éplorées qui dénonçaient
les luttes soutenues avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que
le vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du même
coup emportées? Sans doute la roche dure, après avoir reçu ces hôtes
malgré elle, habituée désormais à leur ombrage, se refusait-elle à les
laisser partir et les retenait-elle par toutes les racines et par tous
les fils. Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers,
ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans tout l’éclat de leur
floraison blanche et rose, paraissaient, ce soir, à mesure que l’ombre
les envahissait, singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa:
les fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient comme
autant de lumières, au moment où les derniers rayons quittaient le
plateau, s’éteignirent soudainement.
 
Je me levai surpris, amenai à moi une branchette d’amandier et
regardai. Les corolles, repliant leurs folioles éclatantes, venaient
toutes de se refermer. Je dirigeai un œil irrité vers Caroux. Jamais
cet énorme bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans la
vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher la montagne à
la plaine, ne mérita mieux que ce jour-là son nom de _Caroux_, tête
rouge, _caput rubrum_. Le soleil couchant l’embrasait tout entier,
vermillonnant ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses,
ses précipices, allumant par milliers des incendies à ses flancs
rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba derrière la montagne, et la
nuit, l’odieuse nuit, tira son rideau sur les cieux.
 
O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins arrivée à Éric! m’écriai-je,
saisi d’une émotion subite.
 
Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots.
 
Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire tout ceci? s’écria,
dans le silence du plateau où les oiseaux ne bougeaient plus, la grosse
voix de Barnabé.
 
Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas de moi, au beau
milieu de l’all

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