Barnabe 3
Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute
vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé
Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski,
frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi.
Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière
dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter
chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union
ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la
Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf;
sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs,
manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait.
Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse
vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un
jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir
monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la
bride de Baptiste à la main. Le brave homme!
Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour
rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère
Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la
douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il
n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.
Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le
quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne
savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la
main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners
en un coin de la _Grappe-d’Or_, tandis que ma famille, inquiète, me
cherchait par toute la ville!
Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais
quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par
exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes
des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût
accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune
sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait
le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa
tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour
donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.
Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque
naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec
moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831;
s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un
chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes
de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé
après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et
le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de
Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier,
lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de
Cavimont...
J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa
vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la
pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de
première nécessité.
* * * * *
Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais
les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant
mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses
jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il
porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier,
le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages
de l’_Epitome_, et me recommanda au chapitre.
M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de
la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant
d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de
dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis,
quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché,
noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des
épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau.
—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!
Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette
scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du
maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon
malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre
bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous
étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus
belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont
ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me
rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière
une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis.
Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes
juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de
leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal,
maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir
magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute
contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par
le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette
laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place
et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur un chariot attelé d’un gros
cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son
fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette
Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je
reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier,
dit _Braguibus_, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah!
j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian...
On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles,
je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis
l’oreille. Plus rien...
Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la
route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient
en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures
du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la
gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands
blocs granitiques du mont Caroux.—Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas
qui ne paraissait point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans
les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma
luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau.
On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se
tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait
impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage
qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon
oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux.
Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on
devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma
respiration.
—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère
Barnabé de sa voix de basse profonde.
—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît.
—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un
sacrilége!
Ils s’éloignèrent.
II
Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers.
Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai
longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me
montrer,—Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus
rien à craindre,—mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.
Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son
crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas
confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de
foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois
M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais,
après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était
pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air
indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.
La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde.
Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin
exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la
grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les
longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage
de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules
blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb.
J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante
prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes
terreurs obsédantes—il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper
dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par
avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je
m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens
ont traqué,—quels chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve
enfin son trou.
Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait
absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait
marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de
gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et
personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front,
comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment
sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme
Benoît... Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame de
Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis
debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau,
je sautai sur le chemin.
—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce.
Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir
le bicorne d’un gendarme.
—Je ne fais rien... je ne fais rien...
—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice
tranquille.
—La justice!... la justice!...
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