2016년 2월 15일 월요일

barnabe 34

barnabe 34



Vive le vin des accordailles!
 
 
La soupe de châtaignes sèches, de _châtaignons_, est, aux Cévennes,
le plat de résistance de la plupart des ménages rustiques. Ça coûte
si peu, et c’est si commode à préparer! Deux ou quatre poignées de
châtaignes au fond d’un vase, de l’eau par-dessus, puis vous laissez
bouillir trois heures environ. Au bout de ce temps, vous obtenez un
bouillon roussâtre de couleur, légèrement gluant et très sucré. Chez
les paysans aisés, il n’est pas rare que, sur les tranches de pain
destinées à recevoir cette rosée bienfaisante, on répande une jatte
de lait, le lait se mariant très-agréablement pour le goût avec l’eau
des _châtaignons_. Mais ces hautes fantaisies culinaires demeurent
absolument inconnues du pauvre, qui boit son bouillon tel que sa
marmite le lui verse et ne s’en porte pas plus mal.
 
Quand nous entrâmes dans la cuisine, les bras chargés de victuailles,
tout le monde était assis autour de la table, en train de dépêcher la
soupe traditionnelle, où du reste la Combale n’avait pas laissé tomber
la moindre goutte de lait.
 
Et vous oserez, s’écria cette femme hargneuse, avisant les poulets
aux mains de Simonnet, et vous oserez manger cela, un vendredi, chez
moi?
 
Réfléchissez, Combale, qu’une soupe de _châtaignons_ c’est bien
maigre aussi, hasarda le vieux Garidel.
 
Mais personne ne vous a forcés à venir la manger, cette soupe de
_châtaignons_. Laissez-la, si elle ne vous plaît point. Dieu m’assiste!
il vous faut des volailles rôties, à vous autres, les Garidel, qui
n’avez su faire qu’une chose en ce monde: enseigner à vos terres le
chemin de votre estomac. Jésus-Maria! voilà la première fois de mes
jours que cela arrive de voir une liesse chez moi un vendredi. Mais je
n’en serai pas de votre liesse, et aussi bien je finirai ma soupe loin
de toutes vos viandes, sur le perron du foyer.
 
Elle enleva son assiette à demi-pleine par un geste de fureur et
s’éloigna incontinent.
 
Cependant M. Combal, qui ne s’était pas ému outre mesure de la retraite
de sa femme, avait saisi plats et bouteilles, et, aidé des lessiveuses,
très empressées à de si appétissantes besognes, installait le tout sur
une nappe blanche.
 
A la bonne heure! dit-il, voilà qui fait meilleure mine sous la lampe
que les raves et les _châtaignons_.
 
Et, montrant à Simonnet une chaise vide près de lui:
 
Ta place, mon garçon.
 
La tienne ici, Liette! s’écria Simon Garidel, indiquant un siége à
ses côtés.
 
Au moment où Juliette, un peu confuse des politesses du père de
Simonnet, allait à son tour s’asseoir à la table, très abondamment
pourvue désormais, elle se sentit saisie par des mains inconnues et
fut secouée si rudement qu’elle faillit en être renversée. Elle se
retourna. Sa mère se tenait devant elle, cheveux hérissés, griffes
tendues.
 
Que voulez-vous? murmura la jeune fille.
 
Ah ça! tu crois donc, innocente, s’écria cette harpie cévenole, tu
crois donc que je m’en vas te laisser manger de ces poulets rôtis, moi?
Nous sommes chrétiens, nous autres, si les Garidel ne le savent point,
et je n’ai aucunement envie de perdre ma place au ciel pour réjouir
ta gourmandise. Les parents répondent devant Dieu des péchés de leurs
enfants, ma fille, lorsque, ayant moyen de le faire, ils ne les ont pas
empêchés. Hardi! viens près de moi: je t’ai gardé ta part de soupe et
ta part de _châtaignons_.
 
Juliette, abasourdie par cette algarade, suivit sa mère sans répliquer;
mais elle n’avait pas encore atteint le perron du foyer, où la vieille,
mâchonnant des mots inintelligibles, venait de s’accroupir de nouveau,
quand M. Combal, que le vieux Garidel avait regardé d’une façon
significative, rejeta brusquement sa chaise et se mit debout. A ce
mouvement d’énergie tout à fait inattendu, la Combale, flairant une
lutte, se redressa elle aussi sur ses ergots.
 
Eh bien! mon homme, quelle mouche t’a donc piqué? demanda-t-elle d’un
ton rogue.
 
M. le maire ne lui répondit pas, ne la regarda même pas; il marcha
droit à Liette, lui prit doucement une main et la reconduisit à sa
place première.
 
Reste là, lui dit-il, je le veux!
 
Je le veux! je le veux! ricana la Combale. Tu es donc le maître, ici?
 
Oui.
 
Alors, c’est toi qui portas les terres, le bétail, cette maison où je
suis née?...
 
Je ne parle ni des terres, ni du bétail, ni de ta maison, je parle de
ma fille.
 
Alors, Liette n’est pas à moi, à moi qui la portai, à moi qui la
nourris de mon lait comme une chèvre fait son cabri... Miséricorde du
Seigneur! suis-je assez malheureuse...
 
Elle leva ses bras maigres comme des osiers secs et se les croisa
désespérément sur la tête.
 
Ah! poursuivit-elle, arrêtant sur son mari des yeux où une sorte
d’attendrissement le disputait à son indomptable courroux, ah! ce
n’est pas dans les temps anciens que tu m’eusses jeté à la face
tant de méchantes paroles. Jadis, mon homme, tu étais doux à l’égal
d’un agneau, et tout marchait à satisfaction: le bien, les bêtes et
l’enfant. A présent, la roue de la lune a fait un tour, et les terres
attendent souvent la pioche, les mulets le coup d’étrille, et Liette
les soufflets qu’elle a mérités. La malédiction est entrée chez nous,
depuis que le Frère de Saint-Michel s’est mis à fréquenter notre
seuil. Il fut une époque, tu t’en souviens, où Barnabé montrait son nez
deux ou trois fois par an, pour ses quêtes; maintenant, il ne décesse
de monter notre perron. Pourvu qu’un de ces soirs, il ne lui prenne
pas fantaisie de nous amener son compagnon Braguibus! Ce matin, vers
les quatre heures, à la fine pointe de l’aube, n’ai-je pas entendu le
fifre de ce mendiant aux alentours de ma maison! Mais qu’il vienne, cet
emboiseur de filles, qu’il vienne, ce sorcier, car il fait tous les
métiers du Démon ensemble, qu’il vienne enfin, ce guenilleux; ce n’est
pas ma langue qui le recevra, mais il entendra sur son échine parler
les nœuds de mon bâton...
 
Ce dernier mot tombait à peine des lèvres de la vieille, que la chanson
de Barnabé, fort gentiment détaillée par le fifre de Braguibus, éclata
dans l’air calme de la nuit.
 
Tiens, c’est joli! s’exclamèrent ensemble les deux lessiveuses,
pensant sans doute aux aubades de leur jeunesse.
 
Simonnet avait dressé l’oreille, et, tout en écoutant, dévorait Liette
des yeux.
 
Vous l’entendez! vous l’entendez! Le voilà derechef, ce pouilleux de
musicien! s’écria la Combale.
 
Elle s’arma, en effet, de son bâton, et, du mieux qu’elle put, se hâta
vers la porte, qu’elle ouvrit toute grande d’un vigoureux tour de main.
 
Bonsoir, les amis, bonsoir! dit une voix forte qui me fit tressaillir.
 
Je regardai et vis, se détachant sur le fond du ciel, clair et
transparent comme l’agathe, la silhouette robuste de Barnabé. Derrière
lui, cheminait dans l’ombre, timide et honteux, Jean Maniglier, les
doigts encore aux trous de son instrument.
 
Merci, Combale, continua Barnabé prenant les mains rigides de la
vieille et les secouant, merci. Et puis on dira que vous n’êtes pas
bonne, vous qui vous donnez la peine d’ouvrir votre porte au pauvre
Frère de Saint-Michel, auparavant qu’il ait frappé. Nous étions là,
Braguibus et moi, indécis, nous demandant s’il était de convenance
d’entrer chez vous, quand nous entendions distinctement le bruit des
verres, des fourchettes et des couteaux. Déranger les gens qui soupent,
ce n’est pas honnête, et je suis pour les honnêtetés. Tout de même
j’aurais soulevé votre cadole. Cependant, j’aime mieux que ce soit vous
qui l’ayez fait sauter, car cela veut dire que l’on nous invite.
 
Moi, vous inviter, moi!
 
Elle leva son bâton; l’ermite le lui saisit en riant; puis, se penchant
à son oreille:
 
Combale, lui soupira-t-il doucement et avec une gravité singulière,
battez-moi si vous le pouvez, mais avant de molester Braguibus, pensez
à vos châtaigneraies, à vos vignes, pensez à vos chèvres, à vos mulets,
pensez aux vôtres et à vous-même. Vous ne savez donc pas que cet homme
maigre comme un pic jette des sorts, qu’il appartient plus à l’autre
monde qu’à celui-ci, et qu’il n’aurait qu’à souffler sur votre maison
pour y porter toutes les désolations de la ruine et de la mort?...
 
La vieille paysanne demeura pétrifiée sur place.
 
Barnabé, débarrassé du plus gros obstacle, alla vers la table, salua M.
Combal, qui parut enchanté de le voir, appliqua une tape amicale sur
le dos à Simonnet, caressa du bout de ses doigts carrés la joue pâlie
de Liette, glissa deux mots au vieux Garidel, puis, avec une aisance
parfaite, ayant décroché lestement deux assiettes du vaissellier, il
les posa à la place que la Combale avait désertée.
 
Serrez les coudes! dit-il aux lessiveuses, qui se collèrent l’une
contre l’autre... A la pitance, Braguibus! ajouta-t-il.
 
Personne ne s’y opposant, ils s’installèrent à la table.

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