barnabe 33
Que veux-tu? ce baiser m’est venu aux lèvres: il me fallait bien le
donner à quelqu’un... J’eusse mieux aimé le garder pour Simonnet, mais
je n’oserai jamais avec lui ce que j’ose avec toi...
—Il t’aime pourtant, ce garçon, tandis que tu ne m’es de rien, à moi.
—C’est peut-être pour cela que je n’ose pas... Puis, si quelqu’un nous
voyait!...
Je la regardai, ébahi; mais il me fut impossible d’apercevoir son
visage, tant elle tenait la tête inclinée sur sa poitrine.
* * * * *
La lune, dégagée des branchages des arbres, en pleine marche dans un
ciel sans nuage criblé d’étoiles petites et pointues, répandait sur
les campagnes tranquilles sa lumière égale et douce. Non-seulement les
noisetiers, un moment engouffrés dans les ténèbres, avaient repris
forme et couleur, mais aussi les saules et les osiers. On entrevoyait
au bord de l’eau jusqu’à des touffes de germandrées, puis, parmi les
fentes des roches, des rameaux vivaces de bruyères pourpres. L’air,
d’une limpidité extrême, nous découvrait les maisonnettes du village,
éparpillées çà et là capricieusement. Nous les eussions comptées une à
une, s’il nous en eût pris fantaisie.
Cependant nous marchions toujours, Liette, que j’avais connue enjouée,
folâtre, pour la première fois de sa vie méditative et grave; moi,
fidèle à mon caractère expansif en dépit d’une sorte de mélancolie
native, parlant beaucoup et me démenant davantage, maintenant que
j’avais reconquis la liberté complète de mes jambes et de mes bras.
Enfin nous nous arrêtâmes. Nous étions sur la place du village.
Préoccupé du gîte que je pourrais choisir, si je venais à me brouiller
avec le Frère, je jetai les yeux sur la maison de M. Anselme Benoît.
Les volets verts en étaient hermétiquement clos. Le médecin, selon son
habitude, galantisait à la ronde.
Mon regard s’égara dans la large rue qui aboutit à l’église. L’église
était ouverte. Quelques paysans, quelques paysannes y entraient pour
réciter leur prière du soir.
«Comment, on priait, quand mon oncle n’était plus là dans sa grande
stalle de noyer!»
Je vis, s’appuyant à la haute muraille de l’église, notre pauvre
demeure lézardée, la cure, d’où tout le monde s’était enfui. Mon Dieu!
que la maison de mon oncle me parut triste! J’en détournai vivement les
yeux et me suspendis au bras de Liette, craignant de défaillir encore
une fois et de tomber.
—Qu’as-tu? me demanda-t-elle.
—Si nous rentrions chez toi?
Elle leva la main et me désigna le four communal, qui occupe le milieu
de la place des Aires.
—Entres-y, me dit-elle, et informe-toi si les poulets rôtissent.
Quelqu’un avait entendu la voix de la jeune fille, car, incontinent
qu’elle eut parlé, un homme parut à la porte du four. Cet homme ne fit
qu’un bond et se trouva auprès de nous. C’était Simonnet.
—Une minute tant seulement, dit-il, et tout est prêt.
Puis, saisissant Liette de sa main droite et moi de sa main gauche:
—Venez, venez!
Il nous entraîna.
Simonnet tira à lui la lourde porte de granit qui clôt le four. Quatre
poulets, saupoudrés de mie de pain, crépitaient en deux grands plats de
faïence. Le ton de leur peau, d’un jaune d’or, annonçait que la cuisson
de ces bêtes allait arriver à point.
—Eh bien? interrogea le jeune homme, nous regardant d’un air satisfait.
—C’est trop, cela, répondit Liette.
Simonnet referma le four.
—Il fait bien chaud ici, fit-il, nous ressaisissant une main à l’un et
à l’autre. Sortons.
* * * * *
Le four communal des Aires est une vaste rotonde décrépite, ruinée.
D’énormes verrues de mousse verte parsèment les vieilles murailles,
et plus d’une giroflée a pris racine dans les crevasses où le vent
a pu déposer un peu de terre dans le courant des années. Un perron,
large assise de pierre à peine équarrie sur lequel on hissa en retrait
ce monument rustique, troué çà et là comme le sarrau usé d’un paysan,
fait saillie tout autour du four communal, et offre un siége naturel
aux commères, qui y passent de longues heures à dégourdir leurs
langues, tandis que cuisent les fougasses et le pain. De là partent
les médisances, les disputes, les haines, tout ce qui agite, trouble,
passionne le village, le fait rire ou le fait pleurer.
Simonnet nous montra ce large perron lustré par les jupons rudes des
paysannes et brillant sous la lune comme une glace. Nous nous assîmes
tous les trois, lui occupant la place du milieu.
Tout à coup, le jeune paysan lâcha ma main, mais continua à retenir
celle de Liette. Je remarquai même que, renflant ses dix doigts, il
gardait la mignonne menotte de la jeune fille avec la même attention,
la même délicatesse du toucher, les mêmes précautions minutieuses que
s’il eût tenu prisonnier un chardonneret ou un rossignol.
Quant à Liette, elle ne bougeait, ne soufflait mot, se laissant faire,
prenant plaisir à ce jeu où je ne comprenais rien. Du reste, leur
attitude à tous deux était des plus singulière et provoquait chez moi
le plus parfait étonnement.
J’avais cru qu’en nous attirant si vite au dehors, Simonnet avait
quelque chose d’intéressant, de curieux à nous raconter, une histoire
comme Barnabé en savait par centaines; et voilà que, silencieux autant
que Liette, il demeurait bec cousu, mangeant la jeune fille de ses deux
grands yeux affamés, et capable seulement de frapper en cadence la
pierre du perron avec les talons de ses souliers. A la fin des fins, je
m’ennuyais horriblement, moi, à les contempler, et je me levai.
—Où t’en vas-tu? me demanda Liette.
—Ah ça! crois-tu que je m’amuse beaucoup avec vous? Vous êtes là
muets comme des truites de l’Orb, et vous passez tout le temps à vous
regarder à l’égal de gens qui ne se seraient jamais rencontrés.
—Mais, pétiot, quand on doit se marier, il faut bien se regarder, dit
Simonnet.
—Se regarder!... Et pourquoi?
Il hésita.
—Pour se voir, répondit-il... Moi, bien que je connaisse Liette, il
me semble que je la vois pour la première fois de la vie. Elle est
toute nouvelle pour moi. Quels jolis yeux elle a! quel front et quelles
joues, plus blancs et plus roses que la fleur de nos amandiers! quelle
bouche, plus rouge qu’une fraise mûre sous bois! quels cheveux!...
—Oh! pour les cheveux, interrompis-je, n’en parlons pas; Liette ferait
mieux de les peigner souvent et d’y mettre de la pommade, que de les
laisser ainsi flotter sur son visage. Regarde-la donc, Simonnet, elle
est tout éborgnée, les mèches lui retombent jusque par-dessous le
menton.
La jeune fille, en effet, se sentant rougir aux compliments
enthousiastes du jeune homme, avait fait un simple mouvement de tête,
et sa chevelure indomptée, se dénouant, s’était abattue comme un voile
sur ses traits.
Simonnet leva une main tremblante. Il voulait écarter le nuage vaporeux
qui lui cachait Liette. Celle-ci ne résista pas; je crois même que,
pour faciliter l’amoureuse envie, elle se pencha vers lui légèrement.
—Et si vous vous embrassiez? leur dis-je, devinant à je ne sais quel
mouvement obscur de mon cœur que j’allais leur faire plaisir.
Le jeune paysan robuste la souleva dans ses bras comme une plume.
Incontinent deux baisers sonores réveillèrent les échos du four.
—A propos, m’écriai-je, et les poulets?
—Ah! mon Dieu! dit Simonnet.
—Ah! mon Dieu! répéta Liette.
Il était juste temps d’accourir pour retirer les bêtes, car du jaune
doré elles étaient en train de passer au jaune noir. On atteignit,
sur une haute étagère, la large pelle à désenfourner et on ramena les
poulets vivement.
* * * * *
Nous nous arrêtâmes quelques secondes dans la maison des Garidel, afin d’y prendre les dix litres de vin que Simonnet, très-soucieux de plaire à la Combale, avait préparés d’avance pour notre souper; puis nous remontâmes les marges gazonnées du ruisseau.
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