barnabe 8
Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais ouvert la fenêtre.
Il me semblait que les tambours, dont tout à l’heure j’avais perçu
le premier bruit, se rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je
ne me trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule énorme
rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence des _comédiens_.
Tout à coup la multitude des curieux, qui formait un cercle compacte,
s’entr’ouvrit et, dans l’écartement des groupes, apparurent les
Catalans. Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, menant en
laisse toutes espèces de bêtes muselées.
—Barnabé! Barnabé! appelai-je.
Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait entre ses dents, et
sur mon invitation prit place à la fenêtre à côté de moi.
Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans une tourbe de gamins,
les uns gambadant, les autres regardant ahuris. Ces hommes allaient
gravement, solennellement. Leur mine avait une __EXPRESSION__ sévère,
presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice de leur affreux
métier. La bête, avec laquelle ils vivaient depuis trop longtemps,
avait laissé je ne sais quel reflet féroce sur leurs traits amaigris
et durs. Une large ceinture écarlate ceignait leurs reins souples,
nerveux, et, jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient les
pompons d’une longue bonnette de laine bleue.
—La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand les Catalans défilèrent
sous nos yeux... Est-ce possible? ajouta-t-il avec enthousiasme, un
taureau de la Camargue, deux loups, trois ânes et une hyène!
—Cette bête hérissée, c’est une hyène?
—Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans nos pays, ce bétail.
—Et où ça vient-il?
—Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les armées de la France
se battent avec les Bédouins. Quand il était soldat, mon Félibien a
bataillé dans ces contrées. C’est un luron, celui-là!
Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par la rue du Vignal.
—Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à toutes les angoisses et à
toutes les sueurs.
—Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres.
Puis à voix basse:
—Descends doucement l’escalier, pareillement à un chat qui va faire
un mauvais coup. Une fois dans la rue, tu t’en iras en avant, n’ayant
l’air de rien, surtout tu ne courras pas. Il ne faut point laisser
croire que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à distance...
Je m’arrêterai même à deux ou trois portes, tout comme si je pratiquais
mes quêtes, à l’habitude. Tu m’attendras à l’entrée de la rue du
Vignal. S’il le fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te
cacher derrière les troncs qui sont énormes... Je te rejoindrai...
—Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir.
—Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques a les dents
et les griffes aussi bien établies que les chiens du pays cévenol.
—Vous me mènerez à la comédie, Barnabé?
—Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme mon bourdon.
—Et mon oncle?
—S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les yeux sur
cette comédie du Planol, comme il l’a fait sur tant d’autres menues
escapades. Je ne suis pas un saint, moi, à l’exemple de Laborie...
Allons, pars!
Ce qui fut dit fut fait.
V
Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve.
Cependant il était écrit que mon engouement tout à fait désordonné pour
les Frères libres de Saint-François, lesquels représentaient à mes yeux
la vie sans contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin,
m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et que, Venceslas
Labinowski ayant commencé ma perte, Barnabé Lavérune la consommerait.
Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à laquelle je fus
mêlé presque à mon insu, me paraît faite pour mettre de plus en plus
en relief le caractère à la fois très simple et très complexe du Frère
de Saint-Michel, on me permettra d’entrer dans quelques détails. Ayant
à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait d’un type fort original,
même dans le milieu de nos ermites cévenols, où l’originalité déborde,
je n’ai pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai connu à
fond Barnabé, mon enfance est remplie du souvenir de cet homme, et je
demande à le raconter tout entier.
Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski, qu’aucun
gendarme n’était parvenu à harponner ni dans la montagne, ni dans la
plaine, je me trouvais installé au presbytère des Aires, bataillant,
en compagnie de mon oncle, contre les _Fables de Phèdre_, lesquelles
ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses difficultés. Mon oncle
avait bien reçu une traduction d’un libraire de Montpellier, M.
Seguin; mais il avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand
il fallait en arriver au mot à mot... Pourtant nous finissions par
nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors, et comme l’élève et
le professeur s’embrassaient, encore tout chauds de la lutte et tout
enivrés de la victoire!
Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait le pauvre curé des
Aires s’était aggravée à la longue, et il avait dû demander un congé
de vingt jours à Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie.
Quelles préoccupations, bon Dieu!... Durant tout l’hiver, au coin
du feu avec sa vieille gouvernante Marianne, dans la sacristie avec
les marguilliers de la paroisse, sur la place du village avec ses
simples ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le plus
gros événement de sa vie. Il est certain que, n’ayant point quitté les
Aires depuis vingt-cinq ans qu’il desservait ce modeste hameau, il lui
en coûtait de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif aussi
douloureux qu’une maladie de gorge passée à l’état chronique. Songez
donc, plus de cinquante lieues à faire en diligence, car la Compagnie
des chemins de fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à
nos chaînons cévenols!
Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée d’une pérégrination
si lointaine, le saint homme avait essayé, réprimant, Dieu sait par
quels efforts, un irrésistible besoin de tousser, de faire revenir son
médecin, l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le remplissait
d’effarement. Mais le farouche officier de santé, s’appuyant sur
l’opinion de M. le docteur Barascut, de Bédarieux, s’était montré
inflexible.
«_Laryngite: eaux d’Amélie!_» avait-il répondu, lisant dans un grand
livre ouvert.
Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait vers Pâques, quand la
neige serait fondue aux pentes du mont Caroux et que le soleil nouveau
aurait un peu réchauffé la haute vallée d’Orb.
* * * * *
Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves tièdes du
printemps s’épandirent dans l’air, devenu plus transparent et
plus doux. Après une messe basse mélancolique,—M. Anselme Benoît
avait défendu au curé des Aires de chanter,—après des vêpres sans
sermon,—M. Anselme Benoît avait presque interdit la parole au curé des
Aires,—on rentra au presbytère pour ne songer désormais qu’au départ.
La malle était préparée en un coin de la cuisine. C’était une petite
malle mince et longue, consolidée aux encoignures par des lamelles de
tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins rudes comme le dos d’un
porc-épic. Une grosse corde l’étreignait étroitement.
—Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.
—Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses doigts: votre soutane
neuve de drap du Nord, votre ceinture à glands de soie des grandes
fêtes, deux rabats de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six
paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis...
—Et ma calotte?
—Elle est si sale!
—N’importe, il me la faut, mettez-la.
—Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le curé? Tenez, regardez-la.
Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant sur un meuble un
petit couvre-chef en cuir bouilli, dont l’usure et la crasse avaient à
la longue effacé les côtes élégantes des premiers jours, le fit passer
sous les yeux de son maître.
—Comment, vous oseriez?...
—Je la veux.
—Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.
—Je vous répète, Marianne, que je la veux!
—Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce pays où vous allez, vous
présenterez-vous devant lui avec?...
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