2016년 2월 14일 일요일

barnabe 7

barnabe 7



C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant l’estomac de
sa large main étendue, c’est très-bon!
 
Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon oncle fit les gros
yeux, et cet homme exubérant de sève et de vie, qui ne demandait qu’à
se répandre en gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte,
courba le front et demeura coi.
 
Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais voulu partir. Comment
m’y prendre pour déserter cet interminable repas? Deux fois, sous
la table, je pressai le genou à ma mère, essayant par ce contact de
l’initier aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, occupée
à faire fondre un énorme morceau de sucre dans un petit verre de
_carthagène_, liqueur du crû que M. Anselme Benoît permettait à mon
oncle, n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.
 
Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à trois heures que
devait avoir lieu, en plein Planol, le combat des ânes et des chiens.
Comment ne point assister à cette lutte unique, si terrible, si
solennelle, moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, ni
les jours de marché! Les Catalans me connaissaient bien avec ma blouse
trouée aux coudes, mon pantalon poussiéreux aux genoux, mes chaussures
rougeâtres et fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à coup,
dans mes nouvelles préoccupations,il est bien évident que Venceslas
Labinowski n’occupait plus ma pensée,je crus ouïr de lointains
roulements de tambour. Probablement, selon une habitude ancienne,
on commençait à travers les rues la promenade des ânes qui devaient
soutenir l’assaut de nos féroces chiens-loups cévenols. Je ressentis
d’intolérables picotements le long de l’échine, et je me secouai sur ma
chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.
 
Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon père sévèrement.
 
Eperdu, je regardai Barnabé.
 
Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le Frère, devinant mon
intime désir. Je suis sûr qu’un brin de comédie l’amuserait plus que
l’histoire de Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie fini
mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que ton ami l’ermite de
Cavimont a pris du champ, ce n’est pas une raison pour que tu passes ta
foire de septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. D’ailleurs,
je ne serais pas fâché de voir comment les ânes de la Catalogne se
comportent...
 
Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la _carthagène_ sucrée venait
de restituer quelque voix, dernièrement, quand j’agonisais dans mon
lit, vous me fîtes deux promesses: celle de ne plus fréquenter les
spectacles et celle de ne plus rimer de chansons pour les jeunes gens à
qui il prend envie, en compagnie de Braguibus, de donner des aubades
aux filles. En soi, ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs
méridionales, peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais elles
peuvent devenir, pour certains, une cause de scandale, et je désire que
vous vous en absteniez d’une manière absolue. Quoique laïque, l’habit
dont mes mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, à
plus de dignité.
 
Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la contrée vont à
la comédie. Tenez! à la dernière foire, M. le curé de Vasplongue
assistait, à côté de moi, à la _Tentation de Saint-Antoine_. Que c’est
joli! Il y a un cochon, un vrai cochon qui...
 
M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent tort, repartit mon
oncle d’un ton bref.
 
Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.
 
Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint mon père s’adressant
à mon oncle, tu ne changeras pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc,
n’a pas tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque a tort
de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes généralement ignorants,
grossiers, quelquefois vicieux...
 
Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur l’architecte, que
vous secouez les pruniers de mon jardin.
 
Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton Frère de Saint-Michel.
Barnabé est un brave et excellent homme. Malgré sa fréquentation trop
assidue de la _Grappe-d’Or_, ton ermite conserve plus de tenue que ses
confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me touchent, et il
me trouvera toujours indulgent pour ses peccadilles. Mais l’exception
n’est malheureusement pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être
prêtre, je me hâterais de réclamer de l’autorité compétente la
dissolution de la _Confrérie des Frères libres de Saint-François_.
 
Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda mon oncle levant les
bras au ciel.
 
On s’en passerait.
 
Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours des plans
à dresser et des maisons à bâtir. Tu ignores donc que Saint-Michel,
à lui seul, fournit de messes cinq ou six desservants des environs,
lesquels ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La chapelle
de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du pieux ermite Adon Laborie,
rapporte, bon an mal an, quatre mille francs de messes basses, dont
profitent les curés les plus pauvres de la montagne.
 
Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu quelconque, et
celui-ci me paraît misérable, il convienne d’exposer la religion à
devenir un objet de risée et de mépris. La corporation des Frères
libres est une source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui,
c’est Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé sa
propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère Mercadier, de
Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en alla, ayant enlevé je ne sais
quelle fille dans une ferme de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos
mœurs méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il n’en est
pas moins vrai que les quêtes des ermites aux portes, où ils paraissent
maintes fois dans un état complet d’ivresse, est quelque chose de
profondément lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, avant
ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy Pigassou, s’est
présenté ici chancelant déjà et la langue embarrassée.
 
Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, presque offensé, le
toisa dédaigneusement.
 
Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? lui dit-il. Peut-être,
à l’endroit de la bouteille, vous sentez-vous la conscience un peu
chargée?
 
Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, quand le vin est
bon? riposta cyniquement l’ermite. Il me semble qu’en ce moment vous
ne jetez pas votre café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut
passer quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les ermitages,
invitent MM. les curés à dîner le jour des processions, versent dans
leurs mains tout l’argent des troncs pour des messes...
 
Tout? interrompit mon père avec une vivacité pleine de malice.
 
Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient au bout des doigts
de ces pauvres Frères, interjeta M. Anselme Benoît. L’argent est si
poisseux! c’est de la glu...
 
Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge passa à l’écarlate,
je jure...
 
Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.
 
Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme Benoît, on a un fils
dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, rue des Balances,
vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, «_quand
son heure sera venue_...»
 
Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les chiens sur un sujet qui
allait s’envenimant de plus en plus. Que n’avait-il pas à redouter
de la brutalité de son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa
serviette sur la table et se leva.
 
Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il au médecin des
Aires. Voici l’heure de sa consultation, je crois.
 
M. Anselme Benoît se mit debout.
 
Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à manger sur
les traces de mon père et de mon oncle, en train de descendre déjà
l’escalier, Barnabé l’arrêta; puis, lui plantant son poing fermé sous
le nez:
 
Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir mes caresses sur
vos os.
 
M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.
 
Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, Barnabé et moi.
 
A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant plus à propos de
contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, me traiter de cette façon? Ne
dirait-on pas à l’entendre, ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris
comme ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? Oui, j’ai six
mille francs, peut-être sept, au fond d’un sac; oui, je les ai, et ils
ne doivent rien à personne, ni au bon Dieu particulièrement... Vois-tu,
mon pétiot, on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien
aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, un magasin rempli
de pendules et de montres en or, à l’exemple de M. Briguemal. Raison
pourquoi les méchantes langues voudraient insinuer... Quand je songe
pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à cet Anselme
Benoît, lequel a le front de se faire appeler _monsieur_ gros comme le
bras, encore que son père fût vannier et tressât des corbeilles dans
les oseraies de l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur
du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef, quand j’irai
pour mes quêtes dans la montagne, de lui emporter des drogues à ses
malades, c’est moi qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque
je suis un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à tes

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