barnabe 18
Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures comme un robinet de
fontaine? me dit-il, riant de ce rire franc, communicatif, qui me
réjouissait autrefois, et que je ne lui connaissais guère depuis ma
venue à Saint-Michel.
—Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère, balbutiai-je.
—C’est que j’ai des abeilles ici. Elles me font du miel aussi jaune,
aussi doux, que le miel du Narbonnais. Regarde!
Il leva la main, me désignant de belles ruches, disposées dans les
fentes du rocher.
—Croyez-vous que Marianne soit arrivée à Éric maintenant? lui
demandai-je, impuissant à distraire ma pensée de la pauvre vieille
cheminant vers son pays natal.
—Sois tranquille, mon pétiot; à cette heure, Marianne a vu le visage
de son frère et l’a embrassé.
—Ah! tant mieux! soupirai-je.
Je sentis, dans ma poitrine, mon cœur qui se dilatait délicieusement.
La nuit me remplissait de terreurs intimes indicibles, et je
retournais, avec un attendrissement que je m’efforçais de contenir, à
tous ceux qui m’étaient chers.
Au moment où ma pensée inquiète visitait le presbytère, mon
petit lit étroit dans l’alcôve où je ne coucherais pas,—où
coucherais-je?—l’ermite me regarda avec bonté. J’allai à lui: j’avais
besoin d’aller à quelqu’un.
—C’est peut-être ma grande cage que vous commencez là, Barnabé? lui
dis-je, osant toucher les branchettes d’osier.
—Pour une vérité, voilà une vérité, enfant, répondit-il d’un ton
joyeux. T’ayant un peu molesté ce matin, il faut bien que je te gâte un
peu ce soir. Que veux-tu? j’étais en pointe de vin au déjeuner, ce qui
ne m’était pas arrivé depuis tant et plus. Oh! moi, je ne ressemble
point à Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. C’est le frontignan qui
a fait le coup. Que Gathon Molinier aurait agi sagement, gardant sa
bouteille et me donnant son jambon! Enfin, pour ce jambon, on verra:
j’ai l’œil dessus...
Il s’interrompit, et, d’une main preste, posa les premiers rayons de la
porte de ma cage.
—En avons-nous chanté un noël superbe! reprit-il. Si nous avions été
à l’église, à la messe de minuit, toi portant ta soutanelle rouge de
cardinal, moi ma pèlerine neuve à coquilles, comme ton oncle aurait
été content!... D’abord, il faut lui rendre justice, ce frontignan
vous donne une voix!... Tiens! il eût été prudent tout de même de
garder un verre de cette liqueur pour après-demain, quand je serai
obligé d’enseigner ma chanson à Simonnet et à Braguibus. Ils viendront
tous les deux ici jeudi, à la vesprée. Mon Dieu! je sais bien que ce
Braguibus manœuvre le fifre mieux que ne le fit jamais un autre en ce
pays, et qu’il prend les airs d’un tour de main, comme moi les fourmis
volantes, quand j’en attrape aux vendanges pour attirer les becfigues
à mes trébuchets. Ça vous a des ventres, ces becfigues!... C’est
égal, malgré les talents de Braguibus, une goutte de frontignan me
rafraîchissant la luette, il me semble que j’aurais mieux rossignolé ma
chanson. D’ailleurs, tant plus on fait valoir sa marchandise, tant plus
on en retire de profit. Tu comprends cela, n’est-il pas vrai, fillot?
—Mais votre chanson n’est pas finie, articulai-je timidement.
—Voilà le malheur! Ah! si elle était finie! Dans les temps, j’allais
vite en la besogne des rimes; à présent, ma tête se fatigue dans les
chansons, tout comme mes jambes dans les chemins. J’ai Baptiste au
moins pour les jambes; mais pour les chansons!... Pauvre moi! les
vieux ans me tombent dessus et me mâchent les membres pareillement
à des grêlons poussés par les giboulées de mars. Il me souvient de
l’époque où, en un jour, j’inventais jusqu’à vingt-cinq couplets, et
cela filait doux, agréable au cœur, facile à la voix. Aujourd’hui, j’ai
besoin quelquefois d’une semaine pour tirer du fond de ma cervelle tant
seulement vingt-cinq lignes, et c’est maladroit, peu galant, souvent
mélancolieux à la mort... Pourvu que je sois prêt jeudi, lorsque ces
gens des Aires frapperont à ma porte! Ayant à établir Félibien dans
les horlogeries, il m’en coûterait de perdre les cinq francs convenus,
mais il m’en coûterait bien davantage de laisser croire à la contrée
que Barnabé Lavérune, si fameux par ses complaintes, ses chansonnettes,
n’est plus capable de rien, et désormais ne rend pas plus de son en ce
monde qu’une cloche qui aurait perdu son battant.
Par un geste désespéré, il porta une main crispée à sa tête et
s’arracha des poignées de cheveux. Cela me fit mal.
—Ah! Barnabé, lui dis-je, que je regrette de ne rien entendre aux
vers, moi! Quel plaisir j’aurais à vous aider!
—Tu es un brave enfantelet, murmura-t-il, pénétré d’une émotion très
vive, et c’est à présent que je m’en veux de t’avoir taquiné pour des
nids de chardonnerets. Mais ne te tourmente aucunement les esprits
et ne te bouleverse les sens: après la peine, viendra le tour du
plaisir. Premièrement, c’est dimanche l’octave de Pâques, et lundi tout
Bédarieux, avec ses deux curés, ses huit vicaires, ses Confréries de
Pénitents, se dirigera vers Notre-Dame de Cavimont. Nous serons de la
fête.
—Eh quoi! Barnabé, vous m’amènerez à Notre-Dame? m’écriai-je, sautant
de joie.
—Je n’ai pas mémoire d’avoir manqué une procession à Cavimont, depuis
ma première paire de sabots; et, passant la rivière lundi, je ne puis
te laisser seul à Saint-Michel. Du reste, ma présence là-haut est,
paraît-il, indispensable. Est-ce que M. le doyen Michelin pourrait
dire la messe, si je n’allais mettre un peu d’ordre en la chapelle
pillée par Venceslas Labinowski? Sans compter qu’il serait convenable
peut-être de donner un coup de balai et de torchon dans l’intérieur de
l’ermitage, que ton ami le voleur laissa en un bouleversement complet.
On m’a fait entendre, à la cure de Bédarieux, qu’étant le Frère le
plus proche de Notre-Dame de Cavimont, c’est moi que tous ces soins
regardent. Aussi, depuis plus de six mois, pourquoi n’a-t-on pas
nommé un autre ermite?... Ah! ces curés, comme ça nous fait trotter,
nous autres pauvres Frères, et par des chemins où les ronces nous
arrachent toujours un peu de laine, autrement dit un peu d’argent...
Par exemple, si ce gros M. Michelin, ventru pareillement à une outre
de bouc quand elle est pleine; si ses vicaires, maigres et pointus
comme des clous, espèrent que je vas leur servir un dîner après la
grand’-messe, je leur promets un pied de nez aussi long qu’un carême
de quarante jours. Je nettoierai la chapelle, l’ermitage, le petit
autel de Sainte-Anne-la-Marieuse: c’est pour le bon Dieu. Mais, quant
à mettre la broche en branle, à rôtir des croustades au four, à plumer
des volailles, à déboucher des bouteilles de vin vieux, je suis votre
serviteur! Est-ce que j’empoche les revenus de Notre-Dame de Cavimont,
moi, pour en endosser les charges? A ce compte, que deviendrait
Félibien Lavérune, qui étudie les horlogeries à Moret, département du
Jura?.... D’abord, j’ai dit au curé de Bédarieux: «Si vous plantez ce
bât sur mon échine, je vous préviens que je ruerai des quatre fers, et
gare à celui d’entre vous qui me serrera la sous-ventrière!...»
La nuit peu à peu avait enveloppé le plateau de ses ombres de plus
en plus épaisses. L’ermite laissa couler sur le roc les brins de
saule blanc, jeta un dernier coup d’œil satisfait sur la cage, dont
les quatre montants, fermement établis aux angles, indiquaient les
proportions gracieuses, et, d’un mouvement brusque, se mit sur pieds.
—Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet ouvrage...
Maintenant, c’est drôle, il me vient tout d’un coup des idées pour la
chanson. C’est comme ça, ce travail de tête: encore qu’on n’y pense
pas, on y pense, et la besogne se trouve quelquefois très avancée,
quand on désespérait de la finir. Croirais-tu, pétiot, que, tandis que
je te baillais mes raisonnements sur Notre-Dame de Cavimont, le second
couplet de la chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?...
Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il demeura
immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol. Moi, je le
regardais, saisi d’une crainte respectueuse.
—C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot, courons à
l’encre et au papier: le deuxième couplet est trouvé!
Nous nous précipitâmes vers la maison.
* * * * *
Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet, chaud, sentant
la lavande et le romarin! Au lieu de paille de maïs, la paillasse ne
contenait que de la fougère, mais elle me parut si mollette! Ah! comme
j’y dormis! Décidément, en dépit des malencontres de mon arrivée, il
faisait bon vivre à Saint-Michel, et Barnabé Lavérune était bien le
meilleur des Frères libres de Saint-François.
Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les trois quarts de la
suivante à rimer, Barnabé et moi, en l’honneur de Juliette Combal. Pour
la troisième strophe de sa singulière pastorale, ayant eu occasion
de fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes qu’il put
utiliser, je devins incontinent son collaborateur. Je me fusse passé
de cet honneur insigne, car désormais je fus privé de tout amusement.
Baptiste, avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau,
dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un œil triste
tenant entre mes deux mains mon front obsédé. Que de fois la pauvre
bête dut, comme moi, envoyer la muse rustique à tous les diables.
Mais, harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible, je
fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et, malgré que j’en eusse,
de rimailler jusqu’à la fin.
Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que, sur une belle
feuille blanche, j’écrivis la cinquième et dernière strophe de notre
poème.
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