barnabe 19
Les gendarmes, si tu n’entends point la comparaison.
—Comment! les gendarmes vous ont poursuivi quelquefois, Barnabé?
—Et ils allaient d’un bon train, montés sur leurs chevaux. Cela
se passait il y a deux ans, sur la route de Saint-Pons, du côté
d’Olargues. Mais, moi qui connaissais les petits chemins aussi bien que
les grands, je fis un crochet tout d’un coup, me jetai dans la montagne
à travers des taillis, cachai Baptiste dans un fourré, et les gendarmes
perdirent mes pas. Ah! que gentiment je m’esclafai de rire, voyant
là-bas au-dessous de moi, dans la plaine, ces hommes plantés sur leurs
bêtes qui cherchaient des yeux leur gibier. Enfin, tirant mon âne par
la bride derrière les feuillages, je finis par échapper aux brigands.
Que de peines, de sueurs, dans les rocailles de Caroux! Le soir, par
exemple, j’étais rompu de fatigue, et, quand j’arrivai au Poujol, chez
une brave femme qui fut toujours secourable aux pauvres Frères, je
te réponds, mon pétiot, que je demandai plutôt un lit pour m’étendre
qu’une table pour m’ébaudir.
—Et qu’aviez-vous donc fait?
—Rien, pardi! Est-ce qu’on a besoin de faire quelque chose au
gouvernement pour qu’il tracasse le pauvre monde? Va-t’en voir si M.
Combal, qui lui rend des services, puisqu’il est maire de la commune
sans paye, est dispensé de fournir les écus de ses impositions. Aux
riches, le gouvernement prend leur argent; aux misérables comme moi,
il prend leur peau, s’ils ne savent la défendre. Il faut bien, se les
étant mis sur la croûte, qu’il donne du travail à ses percepteurs et à
ses gendarmes.
—Encore si les gendarmes attrapaient tous les voleurs!
—Il ne manquerait plus que ça, par exemple! Plus d’un goujon glisse à
travers les mailles du filet et s’en revient nager dans la rivière, dit
Barnabé joyeusement.
—Témoin, Venceslas Labinowski.
L’ermite rit aux éclats.
—Oh! pour celui-là, c’est un finaud, un Polonais de la Pologne, et
s’il donne du fil à retordre à la justice, je n’en suis aucunement
fâché.
—C’est vous pourtant qui le dénonçâtes à M. Etienne Baticol, maire
d’Hérépian, ainsi qu’à M. Combal, maire des Aires.
—Pourquoi avait-il employé la savate avec moi, quand je lui donnais
tout simplement un bon conseil, près de la statue de Paul Riquet, à
Béziers?
—Alors c’était de vous avoir jeté par terre, non d’avoir pillé
Notre-Dame de Cavimont, que vous lui teniez rancune?
—Moi, d’abord, qu’un particulier me tire un cheveu de la tête, je
n’ai plus de tranquillité que je ne lui aie cassé un membre ou deux.
Je suis ainsi fait: qui m’égratigne, je l’écorche... Crois-tu, par
exemple, que si le charcutier de Saint-Pons qui m’accusa de lui avoir
volé cent francs, et me lança la gendarmerie aux chausses, me tombait
sous la griffe, je n’éprouvasse pas quelque satisfaction à lui caresser
l’échine avec un gourdin de rouvre ou de châtaignier?...
—Eh quoi! Barnabé, on osait vous accuser?...
—Mon Dieu! je comprends que le frère Laborie, de Notre-Dame de Nize,
fasse don à l’hôpital de Bédarieux du lard, de la saucisse, du boudin,
mêmement des _grattons_ qu’il ramasse chaque année dans ses quêtes.
Cette bienfaisance aux pauvres lui vaudra une belle place dans le ciel.
Mais viderait-il son sac à plein bord sans exiger la moindre pièce
blanche, si, comme moi, il avait un fils dans les horlogeries, à Moret,
département du Jura? Je suis Frère libre de Saint-François, mais je
suis père également, et le bon Dieu, qui me donna Félibien, me punirait
si je le laissais en oubli. Je vis donc de mon métier, et je ne me
fais pas tirer l’oreille toutes les fois que l’occasion se présente de
m’arrondir le gousset...
Il s’interrompit brusquement. Il porta les yeux vers le sentier qui
débouche sur le plateau, à deux pas de la chapelle.
—Personne encore! murmura-t-il.... Ah ça! est-ce que Simonnet Garidel
ne se souvient plus qu’il m’a commandé une chanson?
—Et ce charcutier de Saint-Pons? demandai-je.
—Voici le fait. Je revenais de Marthomis, où les cochons, toujours
bien nourris, ont une graisse!.... C’est moi qui ai découvert ce
trou dans les Montagnes-Noires, et, tous les ans, je ne manque pas
d’y descendre. La quête avait été à ce point prospère que Baptiste
pliait sous les victuailles: andouilles, jambons, vessies pleines de
saindoux... Tu comprends si je riais tout seul, marchant derrière ma
bête, les yeux fixés sur mon butin... Ayant évité l’octroi par une
ruse, j’entre dans Saint-Pons et je m’arrête, rue de Castres, à la
porte de M. Cœurdevache, charcutier. Il a pour enseigne un cochon de
lait si blanc qu’on le mangerait tout cru...
«—Combien du tout? me demanda M. Cœurdevache, ayant vu et tâté ma
marchandise.
«—Soixante francs.
«—Cinquante.
«—Soixante.
«Et je détachai Baptiste comme pour nous en aller.
«—Marché conclu! s’écria le charcutier.
«Alors, il ouvre un tiroir et a le front de m’offrir en paiement un
morceau de papier.
«—Frère, rendez-moi quarante francs et nous sommes quittes.
«—Je ne veux pas de ce chiffon, lui dis-je.
«—Mais c’est un billet de banque de cent francs.
«—Il me faut de l’argent liquide et rond.
«Il rejette le billet de banque au milieu de beaucoup d’autres dans
le tiroir et monte au premier étage de sa maison. Un moment après, il
redescend avec douze écus qui rendaient, en sa main, une musique plus
jolie que celle de Braguibus. Il me les compte un à un.
«La vente finie, j’enjambe Baptiste, et nous allons bravement
souper à l’_Auberge du Cheval-Blanc_ chez Alexandre Morel, rue
Neuve-de-Saint-Chinian.»
Barnabé s’arrêta de nouveau. Pour s’enquérir de l’heure sans doute, il
regarda le ciel, où la lune, un moment obscurcie par des nuages légers,
brillait désormais d’un incomparable éclat.
—C’est égal, dit-il, si Simonnet Garidel me manquait de parole, ce
ne serait pas honnête... Enfant, toi qui as l’ouïe aussi fine qu’un
perdreau, écoute un peu. N’entends-tu rien?
—Je n’entends rien, Barnabé.
—Ce que c’est que de nous! reprit le Frère. Il y a peu de temps
encore, pas une feuille n’eût remué aux alentours de Saint-Michel que
je n’en eusse été prévenu. A présent, c’est à peine si la voix du
coucou arrive jusqu’à moi... Il se fait tard, mon pauvre Barnabé, il se
fait tard...
Ayant articulé ces paroles mélancoliques comme un glas, il se laissa
tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un bloc feutré d’un gazon épais. De
ce point, non-seulement on pouvait sonder les sentiers aboutissant à
l’ermitage, mais explorer la vallée d’Orb tout entière, endormie dans
la paix de cette belle nuit. Je me plaçai près de l’ermite et demeurai
silencieux.
* * * * *
Cependant, je faisais des réflexions singulières. Entraîné soudain par
un courant d’idées tristes et esquivant la fin de son histoire avec
le charcutier de la rue de Castres, Barnabé me donna des soupçons sur
sa parfaite probité. Qui sait si cet homme, que j’avais connu depuis
quelques jours tour à tour bon et méchant, compatissant et cruel,
fermement dévoué en apparence à mon oncle et néanmoins, à propos des
chansons, infidèle à ses engagements formels, n’avait pas, en effet,
volé les cent francs à M. Cœurdevache, de Saint-Pons? Dieu! si Barnabé
Lavérune était un autre Venceslas Labinowski! Un frisson me parcourut
les membres, et c’est poussé par l’épouvante que, de moi-même, je me
rejetai dans la malheureuse aventure avec le charcutier, comme, du haut
de Saint-Michel, je me fusse précipité dans le ruisseau de Lavernière,
si le vertige tout d’un coup fût venu griser mon cerveau.
—Enfin, balbutiai-je, M. Cœurdevache vous accusait de lui avoir dérobé
cent francs?
—Pour le moment, je dépêchais, à l’_Auberge du Cheval-Blanc_, chez
Alexandre Morel, un jeune poulet blanc de peau et tendre comme du
caillé. Mon Dieu! je ne faisais de mal à personne, ayant distrait cette
bête de ma quête à Marthomis. A mon dernier coup de dent, un homme
entre, et je reconnais le charcutier de la rue de Castres.
«—Un peu tard, monsieur Cœurdevache, lui dis-je: le rôti est enterré.
Pourtant la besace est en fonds, et, s’il vous était agréable de
trinquer avec moi...
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