barnabe 21
Un chant alerte, sonore, vif comme l’ariette d’un rossignol, éclatant
dans les châtaigneraies, coupa la parole à l’ermite.
—Braguibus! s’écria-t-il; j’entends le fifre de Braguibus!
Il me prit une main et m’entraîna.
III
Jean Maniglier, mal culotté, comme le bon roi Dagobert, reçoit le
surnom de _Braguibus_.
A peine le Frère avait-il allumé son _carel_, lampe à trois becs de
forme antique avec récipient de cuivre jaune, très en faveur chez les
paysans de nos montagnes, que Simonnet Garidel et Jean Maniglier, dit
_Braguibus_, parurent au seuil de l’ermitage.
—J’ai cru que le loup vous avait mangés dans le bois, leur dit
Barnabé, moitié ironique, moitié fâché.
—Le loup? Je voudrais bien qu’il osât tant seulement me regarder! fit
Simonnet, projetant en avant ses bras musculeux, aussi velus que la
poitrine de l’ermite, cette poitrine que je n’avais pu voir sans rougir.
—Oh! tu es fort, toi, je le sais, lui dit le Frère; mais pas contre
Juliette Combal, par exemple!...
Tandis que le jeune Garidel et Barnabé échangeaient ces paroles de
bienvenue, Braguibus, avec l’aisance d’un habitué de l’endroit, avait
pris une chaise, s’était assis, et, portant à plusieurs reprises le
fifre à ses lèvres, en avait tiré, à la sourdine, des sons légers,
comme pour mettre en train l’instrument.
* * * * *
Au fait, nous ne pouvons laisser passer ce personnage, historique en
toute l’étendue des Cévennes méridionales, sans le faire connaître au
lecteur.
A l’époque où se déroulent les divers événements de ce récit, Jean
Maniglier avait quarante-cinq ans environ. C’était un petit homme
délicat et menu, vêtu en toute saison d’une veste de serge coupée
rond sur les reins et à collet droit, selon la mode de chez nous.
Par-ci par-là, parmi l’étoffe élimée, éclataient quelques boutons de
métal soigneusement astiqués, un surtout, large comme un gros sou, où
l’artiste suspendait son fifre au repos.
A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent volontiers
flotter leur vêtement, la veste de Jean Maniglier demeurait constamment
fermée. Sa poitrine, d’où sortait le précieux souffle qui filait des
notes tour à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de
précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le pantalon
était large, à grand pont-levis jusque par-dessous les aisselles,
toujours trop ample du fond, à la ceinture mal attachée. De ce pantalon
incommensurable, où se perdaient les maigres tibias du musicien, où
ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés, lui était
venu le surnom sous lequel tout le monde le désignait dans le pays.
De _braies_, vieux mot qui signifie chausses, l’esprit comique de nos
Cévenols n’avait pas eu de peine à déduire _Braguibus_, et, en homme
d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à rire de cette joyeuse
invention.
Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque glabre, souriante,
surmontait ce corps débile. Le cou, caché sous de lourdes mèches de
cheveux noirs, longues et droites comme des sabres, paraissait court,
enfoncé entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever en
ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus. Evidemment
Braguibus portait une gibbosité en un endroit quelconque de sa machine.
Etait-ce par devant? était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse
n’avait pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être demeurée
enfouie dans les profondeurs de l’organisme, elle n’en existait pas
moins. On la pressentait, on la voyait, on la touchait.
En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à tour argileuse et
empierrée, mais toujours résistante et forte, réclame des hommes de
fer, on devine le sort réservé aux malheureux que la nature marâtre n’a
point armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement, dans
les familles, que leur présence inutile épuise, ils deviennent l’objet
du plus cruel abandon, mais aussi du plus affligeant mépris.
Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à faire d’un infirme un
maître d’école, un tailleur, un horloger: malheureusement, ces divers
métiers, parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le lot de
ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença dès le ventre de
leur mère. En général, ils sont voués à la mendicité, à une existence
toute de honte et d’abjection.
Une intelligence surprenante—Dieu daigne souvent toucher du doigt
sa créature la moins parfaite—avait préservé Jean Maniglier de la
dégradation où tombent les faibles sur notre terre de granit. Né
en pleine paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol
ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, gardé
les ouailles à travers les prairies et plus d’une fois, dans les
forêts de chênes, au risque de se faire dévorer, les truies avec
leurs marcassins, vers dix-huit ans, il avait essayé de se prendre à
la terre. Impossible! Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic
qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance pour peser
sur l’oreillette de la charrue et enfoncer le soc dans les sillons.
Il fallut tourner bride à un labeur qu’il eût aimé. Les champs, où
il eût passé délicieusement sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il
quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça dans les
Montagnes-Noires.
Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre la main aux
portes des fermes. Malgré le sac de toile de genêt que sa mère prudente
lui avait passé au col, il était déterminé, au contraire, à gagner son
pain, à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute son âme et
de tout son corps. Cela était beau, et je ne sais, moi qui, dans ces
dernières années, reçus les confidences de Braguibus, quelle intuition
native ce rustre avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité
d’aide-berger, de _pillard_, selon l’__EXPRESSION__ cévenole, à la borde
des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec.
C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne jusqu’à la
désolation que s’éveilla l’instinct musical de Jean Maniglier. En un
séchoir de châtaignes, où l’on passait la veillée, ayant ouï un pâtre
jouer un noël sur le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de
cesse qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel il avait dû
des jouissances si pures, si inconnues.
Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, à travers les
garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à l’éminent artiste du
séchoir, frappé de ses dispositions naturelles, il en reçut des leçons,
et ne tarda pas à savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle
joie! quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues files de
chèvres et de moutons aux étables, il modula son premier accord. Cet
enfant délicat et sensible, en qui la nature, avare du côté du corps,
avait déposé tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de
plaisir. Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête.
La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien. Comme le vieux
pâtre de Rieussec, lequel, depuis vingt ans, avait abandonné son
premier métier, trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller sonner
du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux baptêmes, voire aux
enterrements, lui aussi se ferait _fifreur_. D’ailleurs, pouvait-il
demeurer toute sa vie _pillard_, c’est-à-dire berger sans gages, pour
la soupe et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif
des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable par conséquent
d’en imposer aux loups, très hardis aux Montagnes-Noires, il ne se
trouverait jamais un propriétaire pour lui confier la garde exclusive
d’un grand troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument,
qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir; qu’il entrevoyait
l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau de buis, habilement
manœuvré, de gros sous et la liberté.
On avait complétement oublié Braguibus aux Aires, ses parents eux-mêmes
ne songeaient plus à lui, quand, un soir d’été, un dimanche, au moment
où, sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles, vieux
bonshommes et vieilles commères, devisaient de diverses façons, assis
autour du four communal, une ariette légère et vive comme l’aile
d’une hirondelle, vola au-dessus des têtes et les fit toutes se
redresser. D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit
des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes perlées du
rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque Jean Maniglier surgit au
point culminant du sentier qui, des profondeurs de la vallée d’Orb,
grimpe droit jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut
bruyant, enthousiaste, chaleureux.
Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune résidait à
Saint-Michel, affublé de la soutane de mon oncle et nanti de la
situation qu’il avait longtemps guignée, quand se produisit, aux Aires,
l’extraordinaire événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille
tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre du reste paya
toujours l’écot avec usure; mais Barnabé mit une sorte d’acharnement à
l’attirer à Saint-Michel.
Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné dans les environs,
jusque dans son propre village, où, d’habitude ancienne, à la fête
patronale, on engageait des ménétriers étrangers, comprit tout de suite
le parti qu’il pourrait tirer de ses relations avec le Frère, et se
laissa faire volontiers. On mangeait copieusement à l’ermitage, on y
buvait mieux encore, puis Barnabé entamait son inépuisable répertoire
de chansons, de noëls, et Braguibus l’accompagnait.
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