2016년 2월 14일 일요일

barnabe 22

barnabe 22



Le Frère était aux anges. Certes, au Poujol, à Villecelle, à Rosis,
où l’ancien vannier de la rivière d’Orb, que l’œil de mon oncle ne
pouvait suivre partout, s’était plus d’une fois ébaudi en des bourrées
mirifiques, Barnabé avait entendu le fifre souffler tous ses vents par
tous ses trous. Mais nulle part, il ne lui était arrivé d’ouïr rien de
semblable à la musique de Braguibus. Ailleurs, l’instrument partait en
notes criardes, suraiguës; à Saint-Michel, sous les doigts souples de
Jean Maniglier, il ne laissait échapper que des sons doux, moelleux,
allant droit au cœur pour le faire délicieusement s’entr’ouvrir, ou
bien aux yeux pour les faire pleurer. Et quelle incroyable variété
dans les airs! A présent, c’étaient les soupirs si pénétrants de la
fauvette; un moment après, le cantilène incomparable de la grive sous
les genévriers; puis les trilles entre-croisés de la linotte et du
chardonneret; enfin la fusée sonore du loriot, ce ténor infatigable de
nos châtaigneraies. Oh! décidément, c’était passe-temps céleste que
d’entendre le fifre de Braguibus! Le Frère le crut un peu sorcier.
 
Cette intimité, d’abord toute d’enthousiasme artistique, tourna
bientôt, chez l’ermite comme chez le musicien, à des calculs positifs.
Pour le paysan, l’argent est au fond de toutes choses, et son âme
paraît-elle intéressée à la partie, il ne faut pas s’y méprendre, c’est
à l’argent qu’il en veut.
 
Après deux semaines de relations, nos Cévenols s’étant tâtés
mutuellement, sachant bien de quel profit ils pouvaient devenir l’un
pour l’autre, signèrent un traité d’alliance offensive et défensive.
Barnabé, très recherché aux Aires, très répandu dans la montagne,
partirait le premier en guerre et découvrirait la besogne à Braguibus.
Il le recommanderait dans les fermes riches pour les baptêmes, les
premières communions, les mariages, au besoin pour les enterrements,
car notre artiste gardait en réserve, dans les profondeurs de son fifre
et de son génie, des chants funèbres aussi tristes, aussi désolés, que
le _Dies iræ_ ou le _Requiem_. L’ermite de Saint-Michel s’engageait, en
outre, à présenter son protégé à tous les Frères libres de la vallée
d’Orb, surtout à Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, à qui sa sainteté
avait créé dès longtemps une situation tout à fait prépondérante dans
le pays.
 
Braguibus, de son côté, promettait sous la foi du serment de tenir
grand compte, durant ses pérégrinations, de l’œuvre poétique de
Barnabé, dont il jouerait les airs sur le fifre et chanterait les
paroles au besoin. Non-seulement, pour solenniser les fêtes où ses
talents seraient réclamés, il mettrait en avant le répertoire fort
riche en motifs variés de l’ermite; mais à l’église, les jours de
Pâques, de Noël, il ne consentirait jamais à accompagner d’autres
cantiques que les siens.
 
Il va sans dire que Barnabé, absorbé par ses préoccupations
paternelles, ne négligea point de régler la question des droits
d’auteur: il toucherait dix sous toutes les fois que Braguibus serait
engagé soit aux Aires, soit dans les villages environnants. C’était la
part de Félibien.
 
Mais l’article le plus longuement débattu de cette convention très
diplomatique fut celui où il était question des ouvrages encore inédits
de l’ermite de Saint-Michel. Barnabé, bien qu’investi désormais de
fonctions semi-religieuses, ne comptait nullement fausser compagnie
à la muse, et il exigeait de son associé qu’il lui fournît le plus
souvent possible l’occasion de lui donner de nouveaux rendez-vous.
 
Grâce aux bons offices de tous les Frères libres de la vallée,
Braguibus serait bientôt le _fifreur_ le plus en renom des Cévennes
méridionales: lui en coûterait-il beaucoup, tout en vulgarisant les
anciennes chansons de son ami, de prévenir les filles et les garçons
que, pour changer de métier, Barnabé Lavérune n’avait pas changé de
caractère, et qu’il lui restait, comme par le passé, au fond du sac,
des rimes amoureuses pour les galants?
 
Je le proclame à son honneur, Jean Maniglier, assez naïf, assez
religieux pour croire les devoirs d’ermite peu compatibles avec les
libertés du chansonnier, osa lutter contre l’âpreté violente du Frère,
tout entier à son Félibien; mais il fut rageusement traqué sur tous
les points, menacé d’un abandon qui le précipitait de nouveau dans
l’aventure, et cet homme faible céda.
 
* * * * *
 
Le lecteur sait désormais comment Simonnet Garidel, épris de Juliette
Combal, fut amené à donner à l’ermite de Saint-Michel commande d’une
chansonnette amoureuse: incontestablement, il y avait sous roche du
traité passé, dix ans auparavant, entre le Frère et Braguibus.
 
Du reste, il faut le reconnaître, Simonnet Garidel était bien le garçon
des Cévennes le plus timide en amour, le plus empêché, par conséquent
le moins capable de se tirer par ses seules forces du pas difficile
où il avait laissé tomber son cœur. Nos villageois s’amusant peu aux
bagatelles du sentiment, les mariages, chez nous, se bâclent vite; mais
Simonnet s’était avisé de devenir amoureux, et les choses traînaient
en longueur. Depuis plus de six mois, il aimait Juliette Combal. Par
malheur, rencontrant la jeune fille, ses parents, non-seulement il
n’avait pu jusqu’ici prendre sur lui de leur souffler un mot de ses
intimes intentions, mais il n’avait su que fuir ou se cacher. Le
minois frais, souriant de Juliette l’effrayait plus encore que la
face parcheminée de la vieille Combale, l’air sérieux du maire, et il
prenait ses jambes à son cou.
 
Franchement c’était pitié de voir un grand gaillard, vigoureux comme un
chêne, poilu jusqu’au blanc des yeux, trembler ainsi qu’une feuille
parce qu’une petite fille, que sa main trop robuste eût écrasée comme
un papillon si elle avait tenté de la saisir, venait à passer sur son
chemin; et Braguibus, ce ciron, avait reproché cent fois à ce géant
son défaut d’audace, sa lâcheté. Mais rien n’y faisait, et Simonnet,
en véritable bête fauve, continuait à s’éclipser dès qu’il apercevait
Juliette, qu’il recherchait pourtant dans tous les sentiers de la
campagne et dans toutes les ruelles du hameau.
 
A la fin, Braguibus, ce médecin par état des cœurs malades, désespérant
de l’efficacité de ses conseils, toucha un mot à Barnabé de la
situation piteuse du jeune paysan. Du premier coup d’œil, l’ermite
jugea l’affaire excellente. Les Garidel ne possédaient pas moins de
vingt mille francs de bonne terre au soleil; quant aux Combal, la
plus grosse fortune des Aires, ils en possédaient quatre fois plus.
On pouvait donc s’occuper de Juliette et de Simonnet, car il en
reviendrait toujours quelque profit.
 
Le plan fut arrêté sans désemparer. Tandis que Braguibus endoctrinerait
le vieux Garidel, Barnabé, lié de longue main avec le maire Combal,
essayerait d’habiles démarches dans le but d’amener, entre les deux
pères, une entente mutuelle. Si la Combale, avare et tenace dans sa
volonté, faisait échouer ce commencement d’entreprise, on recourrait
à la chanson et au fifre pour frapper un grand coup sur le cœur de la
jeune fille. Enfin, si les vers du Frère et la musique de Maniglier
n’obtenaient pas le succès qu’on était en droit d’en attendre,
alors... eh bien! alors on travaillerait les jeunes têtes des amoureux
et on disposerait tout pour un enlèvement.
 
Les premières tentatives ayant avorté, et nos Cévenols, ne sachant
se déprendre du gain qu’ils avaient reluqué, on en était arrivé au
deuxième expédient, au fifre et à la chanson.
 
 
 
 
IV
 
Simonnet Garidel, qui ne sait pas le latin, éclate comme une bombe.
 
 
Braguibus, dont le fifre, à la cantonade, avait essayé plusieurs
motifs, jugeant sans doute son instrument suffisamment préparé, se mit
debout:
 
Eh bien! y sommes-nous? demanda-t-il s’adressant à Barnabé.
 
Nous y sommes, répondit le Frère.
 
Et sa voix, sans articuler la moindre parole, d’un ton de fausset,
fredonna un air qui, pareil à l’oiseau prenant son vol, s’enleva
d’abord par une mélopée assez lente et plana bientôt à une
incommensurable hauteur. Il n’en fallait pas davantage au musicien:
Barnabé s’étant tu, Braguibus attaqua les mesures qui servaient
d’ouverture à la chanson:
 
Allons-y! fit-il tout à coup, mais retenant toujours le fifre aux
lèvres.
 
Alors le Frère, habilement suivi à travers les méandres où s’égarait
son gosier fantaisiste, aborda ce premier couplet:
 
«_Dis-moi, fillette_
_Si jolie_,
_Quand tu portes ton rouge tablier,
Pourquoi, ainsi qu’une peureuse
Qui de l’amour craint l’étincelle,
Te cacher toujours dans la maison?_»
 
Ah! c’est bien joli! dit Braguibus, tandis que l’ermite reprenait
haleine; c’est bien joli! Cette _étincelle d’amour_, qui a mis le feu
au cœur de Juliette Combal, voilà une idée heureuse! Et ce _tablier
rouge_? Il n’y a que Barnabé pour trouver ces choses-là.
 
C’est très joli, en effet, répéta Simonnet Garidel; mais...
 
Mais? interrompit le Frère.
 
Mais, hasarda timidement l’amoureux, je n’ai jamais vu Liette avec un
tablier rouge.
 
Barnabé haussa les épaules, et, sur l’invitation du fifre, reprit son
élan:
 
«_Sors, fillette_
_Si jolie_,
_Ouvre la porte avec ta main,
Montre-moi ton front qui rayonne,
Tes yeux,deux lumières,et la couronne

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