barnabe 23
Braguibus, craignant de voir les cartes se brouiller,—ce qui n’était
pas arrivé à Saint-Michel de mémoire d’amoureux,—s’empressa de donner
du souffle à son fifre.
Le Frère, appelé, répondit incontinent:
«_Mon Dieu! fillette_
_Si jolie,_,
_De moi tu n’auras donc point pitié!
Tu ne m’aimes pas, moi je me meurs!
Mais bientôt finira mon supplice:
Je suis au trou pour plus de la moitié._»
Barnabé n’avait pas fini de chanter cette strophe, que Simonnet Garidel
levait les bras vers lui et donnait les marques d’un irrésistible
enthousiasme.
—C’est superbe! s’écria-t-il avec élan, c’est superbe! Ah! Frère, que
je vous remercie! Vous avez raison, raison comme le bon Dieu, de dire
que je suis à moitié mort. Moi, sentant mes jambes coupées, depuis que
j’aime tant Liette, je me répétais en mon dedans: «_J’en mourrai, j’en
mourrai bien sûr_;» mais jamais je n’eusse trouvé vos jolis mots pour
conter ma peine.
—Tu vois donc que je m’y entends à vos crève-cœur amoureux!
interrompit l’ermite qui triomphait.
—Certes, mieux que pas un!... Au demeurant, ni Braguibus ni vous,
vous n’aurez à vous plaindre de moi. Les Garidel ne sont plus riches;
mais il reste encore assez de miettes au fond du sac pour acquitter le
service que vous me rendez... A propos, et le quatrième couplet?
Braguibus et Barnabé, gonflés par l’espérance d’une grasse aubaine,
s’enlevèrent de plus belle.
«_Adieu, fillette_
_Si jolie_,
_Je pars, puisque tu ne me veux pas;
Je ne retournerai plus au village,
Et si ton œil voit mon visage,
Ce sera la nuit, quand tu songeras._»
—Et, à présent qu’est-ce que tu vas me dire? interrogea le Frère, ne
se donnant pas le temps de respirer.
Le jeune Garidel ne répondit point. Il restait immobile, comme fiché
dans les dalles de l’ermitage, regardant tantôt à droite, tantôt à
gauche, mais ne desserrant les dents en aucune façon.
—Tu n’as donc pas compris, Simonnet? lui demanda Braguibus.
L’amant de Liette fit un effort, puis il articula péniblement ces mots:
—Si fait bien, j’ai compris.
A ce moment, moi qui avais pris place en un coin obscur de l’immense
cuisine et suivais curieusement nos trois personnages noyés dans la
lumière jaune de la lampe de cuivre, je vis distinctement Simonnet
chanceler sur ses jambes.
—Il tombe! il tombe! m’écriai-je bondissant vers lui pour le soutenir.
Mais déjà Barnabé l’avait saisi dans ses bras, et le guidait vers une
escabelle, où il l’assit solidement.
—Comment, mon garçon, lui dit-il, riant de son plus gros rire, tu
commences à battre de l’aile, parce que je te chatouille un peu le cœur
avec ma chanson? Elle est fort belle ma chanson, je ne vas pas contre;
mais Dieu me sauve! c’est la première fois que j’assiste à pareille
fête de voir les galants se trouver mal à Saint-Michel... En voilà un
triomphe dont on parlera dans le pays! Et Braguibus, aussi sot qu’un
panier sans anse, qui me barbouillait comme ça que mes romancines de
ce jour ne valent pas celles du temps jadis. Les vers, c’est comme le
vin: tant plus c’est vieux, tant plus c’est bon... Au fait, si, pour te
remonter l’estomac, on essayait une bouteille du bon coin?
—Merci, Frère, murmura le jeune homme d’une voix qui se raffermissait.
L’ermite ne l’entendit point: il descendait quatre à quatre l’escalier
de la cave, hurlant à tue-tête et sans penser à mal, le pauvre homme:
«_Adieu, fillette_
_Si jolie_,
_Je pars, puisque tu ne me veux pas;
Je ne retournerai plus au village,
Et si ton œil voit mon visage,
Ce sera la nuit, quand tu songeras._»
Il reparut juste comme le dernier mot du verset tombait de ses lèvres.
—Eh bien! Braguibus, tu n’as pas encore rincé les verres? dit-il.
As-tu peur que l’eau de ma cruche ne te salisse les mains, par exemple!
Hardi donc, l’endormi!
Simonnet but le premier, puis Barnabé, puis Braguibus, puis moi, malgré
que j’en eusse.
On s’était attablé dans le rond lumineux que formait le _carel_
accroché au rebord de la cheminée.
—C’est du vin de Faugères, dit l’ermite. Oh! pour fameux, il est
fameux... Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël, un vrai moucheron
de cave, ce Frère, s’y oublierait jusqu’à la vie éternelle... Quand
on pense pourtant que ce vin, qui prend des couleurs si plaisantes
dans mon verre, qui est doux au gosier comme le velours et chaud aux
intérieurs du corps comme les braises du four communal, ça vient dans
un terrain aussi empierré que la grave de la rivière d’Orb! Il faut
croire que la pierre de ce pays renferme de bons sucs tout de même.
Je l’ai quêté il y a huit ans viennent les vendanges, et mon palais
m’annonce qu’il ne s’est pas mal comporté depuis ce temps ancien.
Vivement il atteignit une seconde bouteille.
—Toutes les fois que je donne dans les chansons, il me vient une soif
qui m’étrangle... Allons, Simonnet, encore un coup, mon garçon.
—J’en ai assez, fit celui-ci retirant son verre.
—Songe qu’il faut que je te remette droit sur tes quilles.
—Ma faiblesse est passée.
—De la faiblesse à ton âge, Jésus-Seigneur! Ce n’est pas moi qui avais
des faiblesses, quand mon temps était de courir après les cotillons...
Mais expliquons-nous, puisque aussi bien nous causons, les coudes sur
la table et la bouteille sous les yeux: tu l’aimes donc bien cette
Juliette Combal?
Simonnet nous regarda tous avec des yeux un peu troublés.
—Moi, dit-il enfin, je fus toujours fort contre la terre, et, dans
notre contrée, je ne crois pas que l’on découvre un homme plus
déterminé, plus entendu à toutes les besognes des champs. Mais, de tant
loin qu’il me souvienne, pour de la force, je n’en eus jamais aucune
contre les femmes. Tenez! vous connaissez le père Garidel, il est rude
semblablement à l’écorce du rouvre et aussi vif que le feu de bruyères;
eh bien! dans mon enfance, il avait beau crier, menacer, s’encolérer
contre moi à en devenir rouge comme un coquelicot des blés, je m’en
souciais autant que s’il eût chanté; tandis que si ma mère, la bonne
défunte Garidelle, levait tant seulement un doigt, je me rendais tout
de suite à merci et sans trouver un mot à répliquer. Les pantalons ne
m’effrayèrent de la vie, mais les jupons!... C’est comme ça.
Barnabé eut un éclat de rire qui fit trembler l’ermitage. Il
s’administra une rasade de faugères.
—A présent, vous devez comprendre si Liette Combal me fait peur,
reprit le jeune homme. Mon Dieu! tant que nous fûmes petits, nos
maisons étant amies d’ancienneté, nous jouions sur la place du village
comme agneaux et cabris ont coutume de s’ébattre dans les champs.
Mais un jour, Liette devint honteuse de nos jeux, moi tout aussi
honteux qu’elle, et, depuis ce jour-là, nous nous sommes aimés... Ah!
si la Combale pense que mon cœur, quand il s’est rempli de sa fille,
reluquait les richesses qui reviendront un jour à Liette, comme la
Combale se trompe joliment! Que voulez-vous? pour cette vieille,
maîtresse de son mari, des gens et des bêtes de sa maison, il n’y a
au monde que de l’argent, et, encore que Liette en tienne pour moi,
l’avaricieuse mère ne lui permettra aucunement de m’épouser, moi
n’ayant pas assez d’écus dans mon sac... Oh! les écus! les écus
d’enfer!...
—C’est bon, c’est très bon, les écus! interjeta l’ermite.
—Vous savez dorénavant le fort et le faible de ce qu’il en est de moi,
continua Simonnet d’une voix dolente. Hélas! ainsi que le dit votre
chanson, Frère, il ne me reste qu’à m’en aller ou à mourir. M’en aller,
mourir, tout cela c’est la même chose, car je le sens, une fois les
talons tournés aux Aires, je marcherai tant que je trouverai terre sous
mes pas et ne reparaîtrai plus au pays.
Il s’attendrit à ces derniers mots. Des larmes, que ses paupières
gonflées ne retenaient qu’avec peine, roulèrent, rondes, brillantes,
pressées, le long de ses joues. Braguibus, d’un geste rapide, décrocha
son fifre du bouton où il dormait paisiblement, et sonna tout d’un coup
le motif de la chanson.
Barnabé, à cet hallali, dressa l’oreille; puis, se campant debout,
chanta le cinquième et dernier couplet.
«_Oui, oui, fillette_
_Si jolie_,
_Mon amour n’est pas étouffé:
댓글 없음:
댓글 쓰기