barnabe 24
_Moun Diou, filletto_
_Tan poulidetto_,
_Dé yeou n’auras dounc pas piétat?
Tu m’aïmos pas, é yeou mourissi;
Mais léou finiro moun supplici:
Sioï al clot par maï dé mitat._
_Adiou, filletto_
_Tan poulidetto_,
_Partici, dounc qué mé bos pas,
Tournaraï pas pus al bilaché,
E sé toun él béï moun bisaché
Sero la neï, quan souncharas._
_Oï, oï, filletto_
_Tan poulidetto_,
_Moun amour n’es pas estouffat:
Quan seraï mort, bandraï encoro
Din toun oustal faïré tantaro,
Per t’ouffri moun cur attudat._
]
Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas une observation.
Il se contenta de prendre les mains de Barnabé, de Braguibus dans les
siennes et de les y presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma
part dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant à son
côté et ne sachant peut-être trop ce qu’il faisait, m’embrassa. Comme
je me trouvais le plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser
était à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir.
—Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé.
Cette interrogation à double tranchant fut comprise de Simonnet. Trop
bouleversé encore pour parler, il voulut néanmoins marquer sans retard
sa satisfaction au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans
la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent bruyamment.
Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent de convoitise. Quant à
Braguibus, bien qu’ému dans le fond tout autant que son complice, je
dois déclarer qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude. Le
jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert, déposa jusqu’à
six pièces sur la table.
—Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard les écus.
—Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous conduisiez les
choses à ce point que j’épousasse Liette!... ajouta-t-il avec un soupir.
—Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus, dont les
doigts osseux agrippèrent lestement trois rondelles d’argent.
—Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé... Au fait, mon
garçon, tu vas, dans ton amitié pour Juliette Combal, comme un aveugle
va dans les chemins de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à
toutes les roches et à tous les troncs. Pour les sabots, passe encore,
mais pour la tête!... Ayant traversé dans les temps le sentier où tu
marches, je suis plus capable qu’un autre de te servir de lumière et
de guide, et je t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon
bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi auprès de
notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à mes raisonnements plus
d’une fois il a secoué les oreilles comme quelqu’un qui ne dit pas
non. Sa femme, à l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui
donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est uniquement qu’elle
porta le bien, et que Combal entra dans le mariage à peu près comme
il était entré dans ce monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau
coup, quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à lui faire
comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves vis-à-vis de sa fille
dans une meilleure posture, puisque tu possèdes plus de vingt mille
francs, qu’il ne se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant
ni un châtaignier sur la montagne ni un sou vaillant dans le gousset.
Pas un mot n’est sorti de sa bouche à telles ouvertures, et il est
demeuré silencieux comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse
faire, il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr.
Barnabé, dont la voix s’était assombrie, s’arrêta court. Il saisit
hâtivement une troisième bouteille de faugères, et, avant qu’on pût
l’en empêcher, emplit nos quatre verres jusqu’aux bords. Il vida le
sien d’un trait.
—Je hausse bien le coude, n’est-il pas vrai? fit-il riant. Que
voulez-vous? c’est de naissance. Oh! puis le chant, ça vous altère tout
le corps...
Il regarda Simonnet.
—Toi, lui dit-il, apprends au plus vite la chanson par cœur. Le neveu
de M. le curé, qui écrit mieux que le maître d’école et ne demande rien
pour sa peine, l’a couchée tout entière là-dessus.
Il lui tendit un papier plié en quatre.
Il reprit:
—Dans deux jours, tu peux savoir ton affaire, et, samedi soir, avec
Braguibus, vous donnerez la première aubade à Juliette. La petite
entendra tout de son lit, n’aie crainte, et mes rimes, lui gonflant le
cœur, lui apporteront force et courage. Tu n’es pas un garçon trop mal
partagé du côté de la voix. Au demeurant, si des chats te venaient à la
gorge, Braguibus laisserait un moment la musique et entreprendrait les
paroles avec toi.
—J’ai bien peur de ne pouvoir trouver en mon gosier ni les mots ni les
sons, murmura Simonnet.
—A la fin des fins, tu me ferais perdre le bon sens, toi, avec toutes
tes vergognes! s’écria l’ermite véritablement impatienté. A-t-on jamais
vu pareil _Nicodème_! Moi, en mon temps, quand j’essayai de tourner
prunelles vers la mère de Félibien, elle en fut comme épouvantée et
s’encourut vitement parmi les oseraies de l’Orb. Mais je l’eus bientôt
rattrapée, et j’aurais bien voulu voir que quelqu’un se fût mêlé de
nous déprendre. Quelle époque! la rivière coulait fraîche à deux pas,
l’herbe poussait épaisse sous les aulnes, et le soleil, qui embrasait
tout Caroux, paraissait grand comme cinquante roues de moulin ensemble.
Crois-tu que je baissais le front à cette fête de nature! Je le
portais haut, bien au contraire, et allais dans les chemins de chez
nous, où, malgré la nuit tombante, brillaient pour mes yeux trente-six
chandelles, plus content que je n’irai jamais dans les chemins du
paradis sur les pas de Notre-Seigneur... Ah ça! mais le monde va donc
finir que les jeunes gens, sans séve et sans courage, fléchissent
devant les femmes pareillement à des amarines sur les genoux du
vannier! Veux-tu la vérité de ma bouche, Simonnet Garidel? Tu crois
aimer Juliette Combal, mais dans le fond, puisque tu n’oses rien lui
dire, rien lui faire, c’est que tu ne l’aimes point. Voilà ton paquet.
—Je ne l’aime point!
Ces cinq mots ne furent qu’un cri. Le jeune homme s’était mis debout,
comme piqué par un aiguillon qui l’eût atteint au cœur. Je ne sais
quelle flamme subite avait envahi son visage, mais il était devenu
écarlate. Ses yeux, jusque-là mornes, sans __EXPRESSION__, pétillaient de
vie, et ses cheveux, secoués par une tempête intérieure, se tenaient
droit sur son front. J’eus peur.
—A la bonne heure! je retrouve enfin un homme! lui dit Barnabé,
lequel, effrayé peut-être aussi de cette explosion inattendue, avait
brusquement quitté sa place et caressait de tapettes amicales les
épaules de Simonnet... A présent, que vas-tu faire, mon fillot? lui
demanda-t-il d’une voix plus douce qu’on ne devait s’y attendre après
tant de verres de faugères.
—Tout! répondit-il.
—Tout, excepté des sottises, je pense, intervint Braguibus.
—Je préfère encore m’adonner aux dernières sottises que de perdre
Liette et puis mourir.
L’ermite et le musicien se regardèrent stupéfiés. A force d’exciter
la bête, ils lui avaient mis le mors aux dents, et maintenant, ils
redoutaient de ne pouvoir plus l’arrêter.
Le Frère, dont de trop fréquentes libations avaient allumé le cerveau
et qui venait de tituber en faisant quatre pas vers Simonnet, se tenait
maintenant ferme sur ses jambes, totalement dégrisé. Il se tourna
soudain vers moi.
—Pétiot, me dit-il, la nuit est avancée; gagne ton lit et dors-y les
poings fermés. Moi, j’ai affaire du côté de Cavimont pour nettoyer
l’ermitage. Attends-moi tranquillement.
Il prit un bras à Simonnet et l’entraîna vers la porte. Braguibus eut
un saut de carpe.
Ils disparurent dans les ténèbres.
* * * * *
Transi d’épouvante, le gosier trop serré pour en faire jaillir un cri,
je courus vers mon lit, où je m’étendis tout habillé. Je grelottais;
des gouttes de sueur froide me dégouttaient du front... Seul!...
J’ignore comment et à quelle heure je m’endormis.
V
Les yeux de Juliette Combal, deux pervenches sur une tasse de lait.
Quand je m’éveillai, il faisait plein jour. Une chose m’étonna,
me saisit: l’écrasant silence qui m’enveloppait. Aux branches des
châtaigniers qui poussaient leurs jets verdoyants jusqu’à ma fenêtre,
les oiseaux, dont le bruyant ramage m’avait été si doux les matins
précédents, se taisaient. Je penchai la tête, anxieux, et ne vis pas
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