2016년 2월 14일 일요일

barnabe 25

barnabe 25


Mon isolement m’effraya, et, tout frissonnant de malaise, je repris le
chemin de la maison.
 
Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant l’ermite, je me
mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi que Braguibus l’avait fait la
vieille, les verres laissés sales sur la table; je serrai même les
bouteilles vides sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai
de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon, j’enlevai
la poussière qui blanchissait le modeste mobilier de Barnabé; puis...
 
Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré de je ne sais
quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment il y avait de la fièvre
en mon état. Pourquoi? Je ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout
à l’heure le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle
funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me paraissait
impossible que Simonnet Garidel n’eût pas commis quelque mauvais coup.
Peut-être avais-je peur seulement, et cherchais-je, par cette activité
factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui m’accablait.
 
Harassé de fatigue, je m’assis enfin...
 
Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail allais-je vaquer
maintenant? Si, plantant là l’ermitage, je descendais vers les Aires?
Quelques jours avant, n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose
incroyable! je n’osai pas mettre un pied hors du logis.
 
Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite. J’ouvris la
huche, et en retirai un pain entamé. Je pris un des verres que j’avais
lavés, puis le remplis d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un
long moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait au ventre
dodu de la cruche. C’était bien drôle, et je ris, encore que je n’en
eusse pas envie.
 
Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en comptai les billes.
Comme j’avais été gourmand! il ne m’en restait que deux. Décidément je
les croquai.
 
Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit de pas retentit au
fond de la cuisine, sous les arceaux. O bonheur! c’était Baptiste.
 
Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui où tout à coup
j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais l’âne de l’ermite et le
guidais vers l’escalier de granit qui forme une déchirure au plateau.
 
* * * * *
 
Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois d’avril, quand
le soleil de l’année nouvelle est encore jeune, à s’égarer, soit à
pied, soit hissé sur une monture, à travers nos immenses châtaigneraies
cévenoles. Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers le ciel
leurs mille bras de spectres maigres et noirs, montrent des troncs où
la mousse desséchée reverdit et des branches au bout desquelles, se
dégageant doucement de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de
frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement les uns
aux autres, se séparent et se déplient avec lenteur sous les baisers
du dieu reconquis. A cette heure mystérieuse où la vie renaît aux
entrailles émues de la nature, où la création perpétuelle, un moment
entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous surprenez la
feuille du châtaignier, cette feuille robuste, cartilagineuse, aux
filaments presque indestructibles, qui bientôt défiera les ardeurs
torrides de juillet, aussi tendre, aussi délicate que l’herbe menue des
prairies. Au lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes
essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses des couches
profondes du sol, maintenant, c’est un vert indécis, transparent,
quelque chose de blanchâtre et de laiteux. Le lait de la grande
nourrice monte, en effet, aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à
plaisir.
 
Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment, je pénétrai
dans la châtaigneraie qui enceint l’ermitage de Saint-Michel d’une
splendide ceinture de troncs centenaires, le silence y était imposant,
presque religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit d’ailes. Il
était deux heures environ, et les oiseaux, après avoir folâtré le matin
dans les branchages assouplis par la première feuillaison printanière,
autour de la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes en
fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient plus. Où
étaient-ils? Je pensai aux pauvres familles dont nous avions détruit
la couvée, et je me demandai si les pères et les mères n’avaient pas
quitté le pays à jamais...
 
Je descendais donc mélancoliquement le sentier, laissant errer ma
bête à l’aventure, les yeux attachés aux branches entrelacées pour y
découvrir une linotte, un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet
d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour de mon arrivée
à Saint-Michel, un piaulement timide s’échappa. J’arrêtai Baptiste.
C’était un loriot! Oh! quelle voix fraîche, sonore, retentissante,
et comme elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de vue
des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à la fin; mais sa
chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire, me semblait déborder de
notes plaintives. Qui sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas,
elle aussi, quelqu’un de ses enfants?
 
Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible, poursuivit sa marche
vagabonde. Il allait hors des voies frayées, tantôt faisant une halte
et me tirant la bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres
des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à droite, à gauche,
à sa fantaisie.
 
Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de ma promenade,
je réfléchissais à ma situation et me demandais sérieusement si je
retournerais à Saint-Michel. Il était bien évident que ni mon oncle
ni Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune, car ils se
fussent bien gardés de me confier à lui. L’on disait que Barthélemy
Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, buvait à se griser comme un tourde
qui a pris son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et lui?
Quel exemple il venait de me donner! Quand mon oncle reviendrait et
qu’il apprendrait de ma bouche en quel état nous étions, le jour du
noël en vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter cela? La
réputation du Frère de Saint-Michel était des meilleures dans le pays.
Du reste, depuis qu’il avait donné quelques soins à mon oncle, tout le
monde, à la cure, se montrait si faible pour Barnabé!
 
Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de mon esprit, Baptiste,
ayant gravi la montée raide de Margal, la dégringola tout à coup et
s’échappa comme affolé vers les Aires.
 
Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes intentions,
l’âne,quel dommage que l’ermite possédât une bête pareille, elle
aurait dû appartenir à un curé!l’âne me déposerait à la porte de M.
Anselme Benoît.
 
Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le sentier gazonné
qui serpente le long du ruisseau tapageur de Lavernière. Déjà les
oseraies, les saulées, ressources d’un hameau où chacun se livre au
commerce de la vannerie, devenaient plus rares, et les maisonnettes des
Aires apparaissaient derrière les ramures cotonneuses des bouleaux.
 
«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme Benoît, me dis-je, heureux
de laisser à l’âne, si intelligent, la responsabilité et l’audace d’une
décision, s’il frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je
reste.»
 
* * * * *
 
Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau offre un gué
praticable à toutes les époques de l’année. Mais, à ma grande
surprise, Baptiste s’arrêta court.
 
Allons donc, lui dis-je, allons donc!
 
Il ne bougea pas.
 
Au même instant, un clapotage bruyant eut lieu dans le ruisseau de
Lavernière. Je regardai. Une mule à pompons rouges traversait le
courant au galop. Malgré l’eau qu’elle soulevait autour d’elle comme
un tourbillon, je la reconnus: c’était la mule de M. Anselme Benoît.
Elle portait son maître solidement établi sur les étriers, puis, en
croupe, une dame, que je trouvai fort belle, ma foi, et habillée tout à
fait à la façon des dames de Bédarieux. Robe de soie, bottines de cuir
vernis, gants, chapeau à fleurs et à rubans couleur de feu. Je ne pus
m’empêcher de penser à Venceslas Labinowski se promenant, à Béziers,
devant la statue de Paul Riquet, avec Catherine, et d’autant plus que
M. Anselme Benoît fit une grimace et ne parut pas enchanté de me voir.
 
Où vas-tu donc, petit? me demanda-t-il d’un air rude.
 
Je ne vais nulle part, je me promène avec Baptiste.
 
Es-tu sage, au moins?
 
Oh! oui, monsieur Anselme Benoît.
 
Tu diras à Barnabé que je m’absente pour quelques jours. Si des
malades me réclament, qu’il retienne leurs noms: je les visiterai à mon
retour.
 
Il serra le flanc de sa monture, qui partit oreilles dressées vers la
grande route du Poujol.
 
J’étais consterné.
 
Baptiste, lequel avait son idée sans doute, n’en persista pas moins à
pousser vers le village; il posa avec précaution ses pieds dans l’eau,
et toucha l’autre côté de la rive.
 
Où iras-tu maintenant, imbécile? lui demandai-je.
 
Blessé dans son amour-propre, il voulut imiter la mule fringante de M.
Anselme Benoît, et, incontinent, fit feu des quatre fers.
 
Baptiste, suant, le mors blanc d’écume, s’arrêta au perron des Combal.
Justement Juliette nous regardait venir en riant.
 
Je descendis.
 
Au lieu de te moquer de nous, toi, tu ferais bien mieux d’ouvrir
l’écurie, lui dis-je, irrité.
 
Juliette dégringola les marches du perron. Elle poussa une porte à

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