barnabe 26
Eh bien! qu’est devenu ton monde? demandai-je à Juliette, l’avisant
seule dans la maison.
—On travaille à la rivière aujourd’hui, répondit-elle sans
discontinuer de retourner, en des faisselles de grosse faïence jaune,
les fromages de chèvre, les _fromageons_, qui s’y égouttaient.
—A la rivière! Pourquoi donc?
—On lave et on sèche la lessive chez nous.
—Alors, on goûtera au bord de l’eau?
—Je prépare le goûter pour tous: un _fromageon_ à chacun, puis de la
fougasse fraîche.
—J’aime tant la fougasse, quand elle sort du four, moi!
—Cela veut dire que j’en mette un morceau de plus dans la corbeille?
—Et un _fromageon_ aussi..... Oh! les jours de lessive, c’était des
jours de fête chez ma mère, à Bédarieux! On déjeunait, on dînait, on
soupait même quelquefois le long de l’Orb, au milieu des serviettes et
des nappes étendues sur les galets. Quelle gaieté, ces lessiveuses! Il
y en avait une, Marthon, qui chantait toujours..... Pour moi, j’aimais
beaucoup à faire des ricochets dans l’eau, avec de petites pierres
plates et rondes comme des sous. Que de bergeronnettes j’ai dérangées!
Un jour, je craignis d’en avoir touché une... Quel amusement!
J’avais débité cette tirade, pleine de souvenirs qui me faisaient
battre le cœur, avec une volubilité singulière. Les grands yeux de
Juliette Combal, ses yeux bleus,—deux feuilles de pervenche sur une
tasse de lait, comme a dit Henri Heine,—me regardaient tout ébahis.
—Ton oncle ne se fâchera-t-il pas, si je t’emmène? me dit-elle.
—Mon oncle!... mon oncle!...
La voix m’expira dans le gosier. Je pris une chaise pour m’asseoir.
—Tu ne sais donc pas, Liette, dis-je, les yeux humides et appelant la
jeune fille par l’abréviatif plus affectueux de son nom, tu ne sais
donc pas que mon oncle est parti?
—Ah! il est parti!... Si tu courais demander la permission à Marianne?
—Marianne!... Hélas! elle est partie également pour sa montagne.
Et des larmes tachèrent mon gilet.
—Quoi! tu pleures? s’écria-t-elle.
Elle rejeta la longue cuiller de buis avec laquelle elle s’appliquait
à presser les fromages dans les faisselles, et, s’élançant vers moi
par un bond où éclataient ensemble et la grâce et la tendresse, elle
me prit dans ses bras, me serra contre sa jeune poitrine, plus chaude
des sentiments naïfs de l’enfant que de ceux moins désintéressés de la
femme, puis me baisa de toutes ses lèvres et de tout son cœur.
—Allons, allons, me dit-elle avec une série de douces caresses qui me
rendaient le courage, je ne veux pas que tu sois triste..... Je finis
d’arranger le goûter, et nous partons. Il y a des bergeronnettes encore
qui se mouillent la queue sur les pierres de la rivière d’Orb.
Elle retourna à son caillé.
Juliette Combal, ou mieux _Liette_ tout court, était une jeune fille
de dix-huit ans; mais soit que, par quelque rachitisme de nature,
l’enfance se fût prolongée chez elle au delà du terme ordinaire,
soit que son air vif, espiègle, donnât le change sur son extrait de
naissance, elle n’en paraissait pas plus de quinze. Elle était plutôt
petite que grande, mince et délicate comme une jeune tige de saule
blanc, droite et flexible comme un roseau de Lavernière. Sa figure un
peu courte—c’est le caractère distinctif du type cévenol—affichait
au coin des lèvres, aussi rouges que les pétales d’un coquelicot,
deux fossettes gracieuses où voltigeait, toujours épanoui, le plus
aimable des sourires. Cette jovialité enfantine, qui était en quelque
sorte le privilége, le charme particulier et savoureux de cette menue
paysanne, faisait dire à ceux qui la connaissaient:—«Oh! Liette, elle
est venue au monde en riant.» Une chevelure d’un blond très clair et
frisant naturellement, lançait ses boucles d’or à droite, à gauche,
et ne contribuait pas peu à accroître, chez Juliette Combal, ces airs
de gamin ébouriffé bien faits pour tromper sur son âge, son caractère
et la portée de ses actions. Certes, la pauvre enfant, qui, peut-être
en regardant Simonnet Garidel le dimanche à l’église, avait senti la
séve d’une vie nouvelle lui envahir jusqu’aux replis les plus profonds
du cœur, prise de coquetterie, avait bien tâché de ramener cette
crinière indomptable à des formes plus nettes, moins désordonnées. Mais
les pommades des coiffeurs de Bédarieux, leurs cosmétiques poisseux,
étaient demeurés impuissants, et les cheveux, un moment contenus,
avaient soulevé de nouveau leurs ondes et submergé les tempes et le
front. Ajoutez à cette tête, ravissante dans son __EXPRESSION__ un peu
sauvage, un nez fin brusquement coupé, dont l’impertinence provocatrice
se trouvait tempérée par des yeux éminemment doux, un peu farouches, où
la lumière se reposait sans éclat criard comme sur l’eau dormante d’un
lac, et vous aurez l’ensemble de cette physionomie toute pétrie de
grâce agreste, de vivacité printanière et d’esprit.
En ce moment, Liette portait un corsage de droguet clair qui dessinait
admirablement sa taille souple et ronde comme le tronc d’un jeune
bouleau.
—Sais-tu que tu es bien jolie! lui dis-je, et que Simonnet Garidel
n’avait pas les yeux dans sa poche quand il t’a choisie!
—Choisie? murmura-t-elle.
—Pardi! fais la mystérieuse. Je sais de tes nouvelles, va!
—Tu crois alors que Simonnet?...
Ses joues, déjà colorées, s’étaient subitement nuancées d’un rouge plus
vif. Son regard s’alluma. Je craignis de lui avoir fait de la peine.
—Ma foi, lui dis-je, si tu ne veux pas que je te parle de Simonnet, tu
as peut-être raison, car ce garçon ne me revient guère.
—Vite, vite, partons. Il est déjà tard.
Elle saisit une corbeille abandonnée sous une table et y empila
précipitamment les faisselles pleines. Ayant roulé une serviette en
guise de coussinet, elle se planta la corbeille sur la tête. Ses
mouvements avaient quelque chose de brusque, presque de fiévreux. Il
est bien certain qu’en l’entretenant de Simonnet Garidel je lui avais
déplu.
Nous sortîmes de la maison et enfilâmes silencieux le sentier vers la
rivière.
—A propos, et la fougasse? lui dis-je après une centaine de pas.
—Mon Dieu! c’est vrai, nous l’avons oubliée.
Elle déposa la corbeille sur le gazon et repartit en courant.
Peut-être, me tenant rancune, Liette ne me rapporterait-elle pas ma
part de fougasse. Je m’élançai après elle, lui criant:
—Pense à mon morceau, Liette, penses-y!..... Puis, sois tranquille, je
ne te tourmenterai plus avec ce Simonnet.
Nous pillâmes la huche et redescendîmes le perron.
VI
L’amour fait peur, quand on le voit pour la première fois.
Ne sachant que dire, le noël en vingt-cinq couplets me traversa
l’esprit, et je me mis à chanter:
—_Jésus est né dans l’étable_,
—Sanctum Dominum Jesum,
me répondit Juliette Combal, mettant sa voix cristalline au diapason de
la mienne.
—_Voyez comme il est aimable!_
continuai-je.
—Sanctum Dominum nostrum!
me répondit la jeune fille.
On devine si j’étais content! Puisque Liette chantait avec moi, elle ne
m’en voulait plus.
Nous poursuivîmes:
MOI.
—_La sainte Vierge Marie_,
ELLE.
—Sanctum Dominum Jesum,
MOI.
—_Fait téter l’Enfant chéri_,
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