2016년 2월 15일 월요일

barnabe 28

barnabe 28



En même temps que, du bout de son bâton, elle désignait la rivière,
elle lança à sa fille un regard froid et dur comme l’acier.
 
Si tu aimes la fougasse, pétiot, reprit-elle, dis à Marianne de
M. le curé de t’en faire avec le blé de son champ... Allons, toi,
ajouta-t-elle, se retournant de nouveau vers Liette, marche, au lieu
de me regarder plantée là pareillement à une grande Sainte-Vierge dans
sa niche. Tu ne sais donc pas, fille sans esprit, que quand on a des
bouches à nourrir il ne faut pas leur faire attendre la pitance, car
alors elles mangent le double et réduisent bientôt votre bien _à quia_?
 
Juliette, habituée sans doute aux emportements de sa mère, avait
supporté cette scène avec plus de calme que je ne lui en eusse jamais
supposé. Ce qui me frappa surtout, ce fut une sorte d’indifférence
courageuse où s’attestaient les virilités précoces d’une nature
énergique et forte. Non-seulement, négligeant d’obtempérer à
l’injonction brutale de la vieille, elle ne fit pas un pas, mais elle
osa prendre ma défense.
 
Ma mère, dit-elle, bien souvent M. le curé a invité mon père à sa
table; cent fois, quand j’étais petite, Marianne me donna des tartines
de miel blanc. Vous ne pouvez donc aujourd’hui marchander un morceau de
fougasse...
 
Veux-tu marcher, coquine! interrompit la Combale levant son bâton.
 
Liette, sur les traits de laquelle venait de s’allumer une indignation
superbe, saisit la corbeille par un geste dépité et la posa au milieu
du chemin.
 
Ma mère, je n’ai faim ni de fougasse, ni de _fromageon_, dit-elle
avec une dignité surprenante. Vous pouvez emporter tout.
 
La Combale se jeta sur la corbeille comme sur une proie, l’enleva,
l’établit du mieux qu’elle put sur sa hanche gauche, l’y maintint
énergiquement avec l’un de ses bras, où les veines faisaient saillie
pareilles à des ficelles bleues, et disparut en maugréant.
 
* * * * *
 
Tout à l’heure, quand le souvenir de mon oncle et de Marianne m’avait
traversé l’esprit, le cœur, mes yeux s’étaient remplis de larmes;
maintenant ce fut le tour de Liette de pleurer. Elle pleura tant
et si fort que, ne sachant plus quels raisonnements lui bailler en
consolation, je la menaçai d’aller quérir son père le long de l’Orb.
 
Celui-là te gâte, lui dis-je, Barnabé ne me l’a point caché, et
certainement tu l’écouteras un peu mieux que tu ne m’écoutes.
 
Elle me regarda étonnée; puis, tirant de sa poche son mouchoir
blanc,un fin mouchoir de fil, s’il vous plaît, la coquette!elle
essuya ses joues humides.
 
Tu es bien plus jolie à présent, repris-je. Allons, assez de pleurs.
Du reste, je ferai ce que tu voudras... Faut-il que je m’en aille?
 
Elle ne me répondit pas, mais me saisit la main droite et la retint.
 
Tu comprends, si ta mère doit t’adresser de nouveaux reproches à
cause de moi, il vaudra mieux que je reprenne Baptiste et remonte vers
Saint-Michel.
 
Elle réfléchit un moment, deux doigts arrêtés sur ses lèvres.
 
Viens! dit-elle, m’entraînant tout à coup.
 
Et où courons-nous ainsi?
 
A la rivière... Mon père est là, et ma mère n’osera pas te renvoyer.
 
Et pourquoi irions-nous là-bas? On a sans doute avalé toute la
corbeille depuis le temps... Ton père, ta mère, des lessiveuses..., ça
mange beaucoup, tout ce monde.
 
En échangeant ces paroles avec une certaine vivacité mutine, nous
n’avions cessé de marcher, et nous touchâmes aux longues rangées de
peupliers, de frênes, de bouleaux, dont les racines tortueuses, après
s’être enfoncées dans l’humus gras du rivage, reparaissaient à fleur de
terre et bossuaient le chemin en tous les sens.
 
Nous entendîmes les voix des lessiveuses. Je me hissai sur la
pointe des pieds, cherchant à deviner ce qui se passait parmi les
galets.Goûtait-on?J’aperçus le père de Liette, sa mère, enfin
deux femmes ramassant des pierres pour se fabriquer une manière de
banc où s’asseoir. Brusquement la fougasse fraîche se montra aux
mains de la Combale, et mon ouïe, aiguisée par mes désirs, perçut un
léger craquement. Mon Dieu! les croûtes vives cédaient. Évidemment
les morceaux allaient être distribués. La gourmandise est parfois
héroïqueil faut dire que la saucisse de Gathon Molinier ne me
soutenait plus guèreet, bien que j’eusse tout à redouter de la mère
de Liette, n’y tenant plus, ce cri s’échappa de ma bouche malgré moi.
 
Gardez-en! gardez-en un peu!
 
M. Combal se retourna.
 
Nous voici! continuai-je rassuré déjà, nous voici!
 
Et, nous dégageant d’une forêt de troncs, la jeune fille et moi, nous
surgîmes sur le rivage.
 
M. le maire avait tout quitté pour courir à nous.
 
Bonjour, fillot, bonjour, me dit-il avec une caresse amicale. Liette
a eu une bonne idée de t’amener ici: tu goûteras avec nous.
 
Avec nous! s’écria la Combale d’un ton sec, presque haineux. Ah ça!
tu penses alors, mon homme, que je puis nourrir toutes les bouches de
la création, moi? Oh! mon pauvre bien, si on l’abandonne aux affamés...
Tu sauras, au fait, que notre fille est une fainéante, une sans-souci,
une sans cœur, et, pour le neveu de M. le curé...
 
Tais-toi, Combale, dit M. le maire, plantant sa main calleuse sur la
bouche de sa femme.
 
La vieille, abasourdie, ne souffla mot.
 
Ambroise Combal me montra une place au bout extrême d’un baquet à
savonnage renversé, et, quand je fus installé, déposa lui-même sur mes
genoux la faisselle la mieux remplie, accompagnée d’un beau quartier
de fougasse. Ainsi que Baptiste, attaché là-haut devant l’esparcette
fleurie, je ne me fis pas tirer l’oreille.
 
 
 
 
VII
 
Ambroise Combal réclame des cols raides pour faire le «_ci-devant_»
parmi les conseillers municipaux.
 
 
La grève de l’Orbla _grave_, pour employer le mot cévenol, lequel,
du reste, appartient au vieux françaisest large et recouverte de
pierres roulées affectant toutes les formes et toutes les couleurs. Ces
fragments, charriés de la cime des montagnes par les nombreux affluents
de la rivière, empierrent le sol à une profondeur de cinquante
centimètres et même d’un mètre en certains endroits encaissés. On
a beau, pour le besoin des grandes voies de communication ou la
construction des murs de clôture qui partagent les propriétés, extraire
de la grave des galets à pleins tombereaux, la mine entamée voit ses
galeries comblées au premier orage, et le niveau primitif se rétablit.
 
Il faut être né dans le pays, avoir le pied cévenol, habitué à tous les
escarpements, à toutes les pierrailles, pour marcher facilement sur
ces boules de grès, de basalte ou de granit.
 
Nos pâtres qui, matin et soir, mènent leurs troupeaux se désaltérer
aux eaux courantes de l’Orb, dansent, sautillent sur ce plancher
roulant, mieux qu’ils ne seraient capables de le faire sur une surface
parfaitement unie. Quant à nos moutons robustes, à nos chèvres
vigoureuses et fortes, les hasards des bords de la rivière continuant
pour eux les hasards de la montagne, ils ne s’en préoccupent en aucune
façon. Que de fois n’ai-je pas vu deux boucs de compagnies différentes
se prendre de querelle en pleine grave, et, se tenant debout, en
équilibre, sur ce terrain qui fuyait, se cosser à qui mieux mieux sans
la moindre glissade, le moindre trébuchement.
 
Mais la grave, que bergers et troupeaux ne font que traverser, est le
séjour habituel des lessiveuses. C’est là que ces femmes, vouées aux
plus rudes besognes, ont en quelque sorte élu domicile. Non-seulement
elles y passent la journée à étendre sur ces pierres lavées et relavées
aux grands courants un linge qui ruisselle; mais souvent elles y
viennent encore la nuit pour garder la meilleure place, la mieux
exposée au soleil. Les contestations, du reste, sont fréquentes entre
lessiveuses, et il n’est pas rare que ces femmes ergotées, solides du
poignet, se prennent aux cheveux et se fassent voler la coiffe dans
l’Orb.
 
Ces batailles, qui n’ont rien d’homérique,les héros d’Homère
se taisaient en combattant et nos Cévenoles piaillent comme des
brûlées,éclatent d’ordinaire aux derniers soleils de l’automne
ou aux premiers soleils du printemps, quand, chaque ménage soucieux
d’avoir du linge blanc dans l’armoire pour l’hiver ou bien empressé
de le remettre en état après la saison mauvaise, la grave se trouve
envahie jusqu’au dernier galet.
 
* * * * *
 
Les lessiveuses des Aires, ce jour-là, n’avaient à se chamailler
avec personne, car, sauf une douzaine de draps et de serviettes que
j’apercevais à quelque distance et qui certainement n’appartenaient

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