barnabe 29
Elle tourna l’œil vers les lessiveuses.
—Ne battez donc pas les draps si fort, vous autres! leur dit-elle.
Et, reprenant ses jérémiades:
—Je te dis, mon homme, que cette mairie où tu vas depuis tantôt six
mois, nous ruinera. Miséricorde! à ton âge, à cinquante ans, entrer
dans les grandeurs! Est-ce que c’est fait pour des paysans comme nous,
les grandeurs! Écris donc au gouvernement qu’il nous laisse un peu de
repos.
Elle s’interrompit et tendit vers le couchant une nouvelle chemise. De
nombreuses éraflures et quelques trous laissèrent passer le soleil.
—Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, encore une là qui est bien
malade, et pourtant il n’y a pas dix ans que je l’ai cousue de mes
doigts...
M. Combal, sans s’émouvoir, était passé des mouchoirs aux serviettes.
Sa femme poursuivit ses doléances.
—Autrefois, marmotta-t-elle, on ne voyait jamais chez nous le facteur
de la poste. A présent, il y vient tous les jours porter un journal de
Paris. Et c’est un morceau de pain par-ci, un verre de vin par-là! Ah
ça! est-ce que les affaires du gouvernement me regardent, moi! Combien
de sacs d’écus cela a-t-il rapporté à Simon Garidel d’être maire de
la commune pendant dix ans et plus? Ne nous a-t-il pas avoué lui-même
qu’il avait mangé pour le moins deux mille francs de son bien à porter
l’écharpe?... Tiens, Combal, regarde là-bas ce pauvre homme, et compare
sa lessive à la nôtre. Je vois cinq ou six malheureux draps, tandis
que j’en ai vingt paires, moi, sur la grave. Et l’enfant des Garidel
voudrait épouser notre fille! Oh! oh! les Garidel, doucement, n’allons
pas si vite en besogne, il vous faut mon consentement pour faire
réussir la chose, et je ne le lâcherai pas sans regarder au fond de
votre besace, mon consentement.
—Simon Garidel possède pour plus de vingt mille francs encore. C’est
un joli denier cela, Combale, hasarda M. le maire.
—Vingt mille francs! Je crois, mon homme, que tu fais bonne mesure à
ces gens-là. Mais quand cela serait, notre fille n’aura-t-elle pas, un
jour, mes châtaigneraies de Margal, mes oseraies de la rivière, mes
prairies du ruisseau et nos deux maisons des Aires, une fortune de
nonante mille francs au moins?... Ciel du bon Dieu! dire qu’il faudra
abandonner tant de richesses à l’heure de la mort!...
Elle eut un geste de dépit en articulant ces derniers mots.
—Quand je pense tout de même, murmura-t-elle avec un désespoir amer
et naïf, qu’on a beau travailler, employer toutes les sueurs de son
corps à se ramasser un peu de subsistance, à la fin des fins nous
devons en venir à chavirer dans le trou et à faire chanter M. le curé.
Pour moi, je te préviens, Ambroise, je ne veux rien donner à Liette
en la mariant; j’entends retenir mes terres de mes dix doigts jusqu’à
l’extrême-onction. Que veux-tu? c’est mon plaisir.
—Garidel se montre beaucoup moins exigeant que ne le serait un autre:
en me demandant Liette pour Simonnet, il désire tant seulement que nous
donnions à notre fille nos oseraies, le long de l’Orb.
—Pardi! il est rusé, le vieux bonhomme, et surtout ses yeux y voient
clair. Il ne réclame que le meilleur quartier de mon gâteau. Il n’aura
rien. Réponds-lui cela de ma part. Liette restera fille. Après tout,
quel besoin a-t-on de se marier? Le mariage! en voilà une sornette, par
exemple!
—Combale, dit M. le maire avec un calme indolent, ne te monte pas
ainsi: nous causerons de tout cela à tête reposée... Allons, sois
contente, voilà la lessive réussie et...
—Ah! ce sont mes oseraies qu’ils reluquent, ces Garidel, continua
vivement cette paysanne âpre, tout à fait incapable de se déprendre
d’un sujet qui l’atteignait, la blessait à tous les endroits sensibles.
Les oseraies sont à moi, c’est moi qui les versai avec tous nos
lopins dans ta besace, car tu n’étais pas un gros monsieur, mon pauvre
Ambroise, quand je te connus. Par ainsi ne me trouble pas les esprits
avec ces affaires. Si les Garidel veulent des oseraies où donner de la
besogne à dix vanniers ensemble, qu’ils en achètent.
—Chut! femme, je t’en prie: voici Simon Garidel.
* * * * *
En effet, le père de Simonnet, abandonnant à son fils, lequel venait
d’arriver sur la grave, le soin de recueillir le linge de sa lessive,
s’avançait vers nous à pas lents. C’était un petit vieillard, aux
traits creusés, sec, recroquevillé comme la feuille du noyer quand les
vents de novembre la balayent à travers les gazons roussis par les
premiers froids. Une chose seule frappait dans son visage, ramassis de
rides s’entrecroisant à la façon des mailles serrées d’un filet: ses
yeux enfoncés sous des sourcils buissonneux et d’une extraordinaire
vivacité.
—Bien le bonjour, Combale, bien le bonjour, dit le vieux Simon, tirant
droit vers la mère de Liette et la saluant galamment.
—Bonjour, se contenta de répondre celle-ci d’un ton bourru.
Elle lui tourna les talons pour aller interpeller ses lessiveuses.
Le vieux Garidel—il avait soixante ans, et un paysan est vieux à
cet âge en nos Cévennes—marcha vers M. le maire. Celui-ci, qui
manifestement voyait le père de Simonnet avec plaisir, se porta à sa
rencontre.
—Vous voilà donc, l’ami! lui dit-il.
Et il lui serra la main, politesse peu en usage chez les gens de
nos montagnes, mais dont l’ancien maire et le nouveau avaient sans
doute contracté l’habitude dans leurs relations avec les autorités du
département.
Liette, qui, bien qu’occupée en apparence à retourner sur les galets
quelques pièces humides de toile, n’avait pas perdu un mot de la
conversation de ses parents, comme si la présence du père de Simonnet
l’eût effrayée, prit son vol du côté de sa mère. Moi, je ne bougeai
pas de ma place sur le baquet de savonnage, très appliqué à détacher
l’écorce d’une amarine que la séve montante m’aidait à décoller
facilement du bois, et à me fabriquer vaille que vaille de longs
sifflets de berger.
—Eh bien! Combal, nous ne pourrons donc jamais amener cette affaire à
bonne fin? Tu le sais pourtant, l’amitié qu’ils ont l’un pour l’autre
sèche nos enfants sur pieds.
—Que voulez-vous, notre ancien maire, ma femme se met dans des états...
—Quand la mienne vivait, je ne lui eusse pas permis de poser son
_halte-là_ à l’encontre de mes décisions. Une femme—c’est le bon Dieu
qui l’a voulu—n’est qu’une femme après tout, et un homme doit toujours
rester un homme.
—C’est vrai, Garidel; mais avec mon caractère, un esclandre me coûte.
De quoi n’est pas capable la Combale! La connaissez-vous?
—Si je la connais! Hélas! je la connais mieux que la mère qui l’a
mise au monde. La Combale aime le bien, elle l’aime plus qu’elle ne
t’aime, qu’elle n’aime sa fille, qu’elle ne s’aime elle-même, qu’elle
n’aime la religion... Je ne suis pas indifférent à la terre: je l’ai
tant travaillée! elle me donna tant de peine toute la vie! Vois,
Combal, comme elle m’a fait vieux avant les ans!... Pourtant, quand il
s’agit de Simonnet, je prendrais ta fille sans un sou. On a un cœur
dans la poitrine, encore qu’on soit paysan.
La voix de ce vieillard s’embarrassait.
—Il est de fait que votre garçon est un homme robuste et vaillant.
—Robuste! regarde donc sur la place du village, le dimanche, et
dis-moi si tu découvres beaucoup de jeunes gens taillés en force comme
Simonnet... Vaillant! tu connais ma grande prairie, celle qui avoisine
tes oseraies de l’Orb? en un jour, Simonnet l’a fauchée tout entière.
Quel ouvrier tu aurais en lui pour redresser ton bien, qui manque de
bras! Tes arbres, le bois mort les dévore. Si tu savais comme mon
enfant manœuvre la hache! Quand il la manie, c’est comme un tourbillon
terrible qui vous passerait devant les yeux.
—Garidel, soyez tranquille: ma femme pense trop à nos richesses; mais
moi, je pense à Liette. Je veux que Liette soit heureuse, et votre
garçon me plaît. Soyez tranquille, tout s’arrangera.
—Quand?
—Il ne faut qu’un peu de temps pour user les idées si mauvaises de la
Combale. Je vous en prie, notre ancien maire, accordez-moi encore un
peu de temps.
—Voilà six mois que cela dure, mon ami. On jase déjà dans le village.
Sais-tu que M. le curé, la semaine dernière, me dit une parole qui me
fit cabrioler tout le sang:—_Garidel, il faudrait peut-être veiller
sur votre garçon_!» Crois-tu que de pareils avertissements, on puisse
les endurer en paix, quand on est honnête homme? J’ai considéré cela
comme un affront, et, encore que je respecte M. le curé, je lui ai
répondu dans ma colère: «—_Les coqs sont libres, à ceux qui ont des
poules de les bien garder_.»—Alors ta femme refuse ses oseraies?...
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