barnabe 30
Allez, allez, bâtissez des plans. Moi, je suis sûre, avec mes ongles
et mes dents, de venir facilement à bout de toutes vos manigances.
Est-ce une raison, parce qu’on a une fille qui marche sur ses dix-huit
ans, de se mettre à son dernier sou?
—Alors, Liette ne se mariera point? demanda M. Combal d’un ton où
perçait je ne sais quel emportement contenu.
—Elle est donc bien malheureuse à la maison, notre pauvre fille! Que
lui manque-t-il à cette mijaurée, qui boit, mange, batifole, ne fait
œuvre de ses dix doigts de la journée, et n’a pas l’air de se douter
que toute créature en ce monde doit travailler pour se nourrir?
—Eh bien! si tu ne veux pas que notre Liette se marie, je le veux,
moi! s’écria M. le maire d’une voix ferme.
La Combale était peu habituée aux coups d’autorité de son mari. Elle
hocha la tête orgueilleusement, et, le regardant avec une curiosité
aussi dédaigneuse qu’insultante:
—Toi, mon homme, toi! se contenta-t-elle de dire.
Ses lèvres minces se contractèrent, ses dents longues apparurent, et un
rire amer, rauque, diabolique, cingla M. le maire à la face comme un
coup de fouet.
Ambroise Combal, par un geste de menace, leva la main sur sa femme;
mais Garidel, s’interposant, lui retint le bras.
—Assez, assez, murmura le vieux paysan épouvanté, qu’il ne soit plus
question de rien entre nous. Mon fils ne vous convient pas, Combale? Je
ne suis pas en peine de lui, et je le garde.
Juste à ce moment, Simonnet, avec une corbeille de linge sur la tête,
passait à quelques pas, regagnant les Aires à grandes enjambées.
—Bonsoir, la compagnie! ajouta Garidel.
Incontinent, il tira vers son garçon.
* * * * *
Qu’allait-il se passer désormais entre la Combale, toujours hérissée
comme une louve forcée par les chiens, et son mari, en proie à une
colère d’autant plus formidable qu’elle était plus silencieuse et plus
concentrée? Ne me faudrait-il pas assister à quelque horrible bataille
parmi les galets roulants de la grave? L’effroi me prit à mon tour, et,
du baquet de savonnage, me glissant presque à quatre pattes vers les
osiers rameux, je m’esquivai prudemment.
VIII
La Combale déclare que Simonnet est du bois dont sont faits les hommes,
et que ce bois est dur.
Je ne tardai pas à rejoindre Garidel et Simonnet.
Les deux paysans allaient devisant avec calme le long du sentier, où la
nuit tombante projetait des ombres profondes, interrompues çà et là par
de rares rayons d’adieu.
—Tu pars aussi, toi, mon garçonnet? me demanda le vieux Simon d’un ton
affectueux.
—La Combale me fait peur, répondis-je.
Simonnet se retourna.
—Elle a donc été méchante pour toi également? s’informa-t-il.
—Elle ne m’a pas regardé. Mais, tout de même, je n’étais pas à mon
aise, et je retourne à Saint-Michel.
On fit quelques pas sans échanger une parole.
Tout à coup, Simonnet posa sa corbeille sur le sol et mit une main
amicale sur l’épaule droite de son père. Le vieux, saisi, demeura
immobile au milieu du chemin.
—Enfant, que veux-tu de moi? demanda-t-il, regardant son fils avec
inquiétude de la tête aux pieds.
—Oh! un service, père, un grand service! balbutia celui-ci.
—Est-il quelque chose, en ce monde de la terre, que je ne sois capable
d’entreprendre pour mon Simonnet!
—Père, Liette est riche; mais supposons: si elle était pauvre, me
refuseriez-vous de la prendre pour femme?
Garidel ne répondit pas.
Le jeune homme reprit:
—Quand vous épousâtes ma mère,—que le bon Dieu ait son âme au
ciel!—quand vous épousâtes ma mère,—elle me le raconta cent
fois,—elle n’avait rien, ni vignes, ni olivettes, ni châtaigneraies,
ni prairies d’aucune sorte, et pourtant, la trouvant à votre goût,
encore que vous eussiez du bien au soleil, vous la prîtes avec plaisir.
Le vieillard, bouleversé par l’émotion qui lui remplissait le cœur,
laissait aller sa tête à droite, à gauche, par un balancement qui
traduisait toutes ses indécisions, et restait muet.
—Mon père, poursuivit Simonnet, incapable de se contenir, avez-vous
été heureux, tout le temps que vécut notre chère défunte?
—Oui, bien heureux, murmura Garidel avec effort.
Et de grosses larmes, rondes comme des gouttes de pluie, arrosèrent ses
joues desséchées.
—Ainsi en sera-t-il de moi, si vous le voulez! s’écria Simonnet, en
proie à une passion qui ne lui permit pas de mesurer ce qu’il y avait
de cruel pour son père dans les souvenirs qu’il évoquait.
—Mais, mon pauvre garçon, dit Garidel après s’être longuement essuyé
les yeux, Ambroise Combal a sa fierté, et il ne voudrait pas marier sa
fille sans lui mettre quelque chose dans le tablier.
—Qu’il donne ce qu’il voudra, je n’y regarderai point. J’aime Liette!
—Savons-nous, d’ailleurs, si la Combale n’a pas dans l’idée de bailler
à sa fille un mari plus riche que toi?
—Puisqu’elle refuse de compter à Liette tant seulement un denier le
jour de ses noces, les maris ne s’abattront pas ici par troupes, comme
les grives en novembre pour se faire plumer.
—Sans doute. Mais la petite _aura de quoi_ à la mort des siens, car
la Combale a beau s’accrocher à son bien, elle ne l’emportera pas avec
elle au cimetière, derrière l’église, et quelque galant patient et
rusé...
—Un galant! Je voudrais bien qu’il en vînt rôder quelqu’un aux Aires!
Simonnet laissa échapper un geste furibond.
—Enfin, voilà assez de raisonnements en l’air, ajouta-t-il avec une
accentuation rude, où perçait je ne sais quelle impétuosité farouche.
Mon avis est qu’il faut aller trouver la Combale et lui dire tout
uniment ceci:
—«_Nous prenons Liette avec sa coiffe tant seulement et son jupon_...»
—Comme la jeunesse a la tête au vent! s’exclama le vieux Garidel.
Jamais aucun souci du lendemain.
—C’est comme ça, la jeunesse.
—Et s’il te vient des enfants après ton mariage, _nigaudinos_?
—Des enfants de Liette et de moi! s’écria Simonnet devenu fou soudain,
complétement fou... Des enfants de Liette et de moi! répéta-t-il
égaré... Ah! mon Dieu!...
Il chancela. Son père alarmé le saisit.
—Et vous croyez, dit-il, se dégageant de l’étreinte du vieux et
reprenant équilibre sur ses jarrets raffermis, et vous croyez que, si
le bon Dieu nous envoyait des enfants, à Liette et à moi, je ne serais
pas capable de les nourrir? Mais alors, mon père, vous ne connaissez
pas mon courage! Vous ne m’avez donc jamais vu aux champs? Gardez le
bien que vous avez gagné, il vous appartient, je n’en veux pas, et
soyez sûr, comme il existe un ciel de l’autre côté de la vie, que ma
famille ne manquera jamais de pain... Des enfants à nous! Ah! ce n’est
pas deux bras que j’aurai pour gagner la vie à ces anges de ma Liette,
mais dix, mais vingt, mais cent. Nous verrons bien quelle terre me
résistera, et si je ne parviendrai point à rassasier ma couvée...
Il s’arrêta, épuisé.
—Allons, viens. Nous parlerons de tout cela chez nous.
Et, oubliant la corbeille pleine, il essaya pour l’entraîner de
saisir les deux mains de son fils. Mais celui-ci les lui refusa avec
obstination.
—Non! non! fit-il, reculant. S’il vous plaît d’aller manger la soupe,
allez-y. Je ne vous suis point: le malheur me remplit assez l’estomac,
à moi.
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