barnabe 31
Cependant, mon œil, qui de ce point élevé pouvait se porter
indifféremment, à droite sur les toits rouges du village, à gauche
sur les lignes des grands arbres bordant la rivière, ne se détacha
pas un instant du vieux Garidel et de son fils. Je les voyais, tantôt
traversant des marges lumineuses, car dans l’écartement des hauts
peupliers, bien que le soleil eût versé violemment derrière Caroux, le
ciel incendié lançait de splendides reflets, tantôt s’engouffrant dans
les ombres noires des massifs que les lueurs mourantes n’avaient pu
pénétrer.
Soudain, dans le silence qui m’enveloppait et commençait à m’effrayer,
s’éleva le glapissement aigu de la Combale. La guerre allait-elle
toujours son train? Convaincu qu’il ne pouvait rien m’arriver de
fâcheux, quand les Garidel doublaient M. le maire, je m’élançai à
toutes jambes.
Mes oreilles avaient ouï juste. C’était bien la mère de Liette qui
pérorait, pérorait, pérorait. Je dois le reconnaître pourtant, bien
que sa voix conservât toujours des notes criardes, le ton général s’en
trouvait singulièrement apaisé. Les propositions désintéressées de
Simonnet avaient-elles touché la vieille, et son avarice était-elle à
bout d’arguments?...
—Oui, oui, Garidel, disait-elle, vous êtes un homme de sens, et le
travail, je le sais, ne fait pas peur à votre garçon. Malgré tant de
qualités, vous me laisserez le temps de réfléchir un brin, je pense. Le
mariage est plus large que le ruisseau de Lavernière, et je veux que
Liette pèse la chose, avant de passer cette rivière où tant d’autres se
sont noyées. Ah! quand on est de l’autre côté de l’eau avec une bague
au doigt, bonsoir! il faut demeurer avec son homme, serait-il aigre
comme une cerise à Pâques ou comme un raisin à la Saint-Jean. Voilà le
sort des femmes ici-bas?
—Vous savez bien, Combale, que Simonnet... interrompit Garidel.
—Il est du bois dont sont faits les hommes, et ce bois est dur...
Mais parlons sérieusement: Liette ira habiter avec vous, dans votre
maison?
—Certainement.
—Vous la nourrirez?
—Avec ce que nous aurons de meilleur: des choux, des châtaignes, du
lard, quelquefois une bête de la basse-cour.
—Vous la vêtirez?
—Il y a des marchands d’étoffes à Bédarieux, et nous ne craindrons pas
de leur montrer la couleur de notre argent.
—Et vous ne me demanderez rien?
—Rien! s’écria Simonnet, plus empressé que son père.
La vieille paysanne écarquilla ses yeux et regarda dédaigneusement le
jeune homme. Puis, frappant sur le bras à Garidel:
—Répondez-moi donc, vous: les enfants sont les enfants, ils ne
s’entendent nullement aux affaires.
—Pas un sou ne sortira de votre poche, Combale, murmura le vieux.
—Bon, bon! vous êtes du brave monde tout de même... Oh! pour du brave
monde, il n’en existe pas de pareil aux Aires, et, si je ne dis pas
oui, je ne dis pas non. On verra... On s’arrangera... Le temps est un
grand maître...
Nous étions arrivés à la corbeille; Simonnet, la saisissant derechef,
se la planta sur la tête.
On marchait dans le plus profond silence. Le seul bruit désormais qu’on
entendît était celui du bâton de la Combale, frappant à intervalles
égaux de petits coups secs sur le sol. Bientôt nous perçûmes les
roulements clairs et vifs du ruisseau de Lavernière, lequel, aux
approches du village, ayant à sauter par-dessus des roches élevées,
bondit en cascatelles joyeuses au milieu des osiers blancs et des
ajoncs aux feuilles longues et pointues comme des épées.
Nous avancions, chacun en proie à sa pensée intime et retenant
toujours sa langue au nid. Nous touchâmes au bout du ruisseau. Là, je
retrouvai le carrefour où, le jour du départ de mon oncle, nous nous
étions embrassés, Marianne et moi. Je crus, dans les creux du gravier,
discerner encore les traces fraîches des pas de la vieille gouvernante,
et je me plus à y poser mes pieds d’enfant avec je ne sais quel
enthousiasme ému qui me bouleversait le cœur.
Nous franchîmes le courant sur les hautes passerelles de pierre, les
Garidel en avant, puis les Combal, moi le dernier, sentant, avec la
nuit qui déjà enveloppait toutes les formes de ses ombres, mon âme,
ma jeune âme tendre et affectueuse, habituée à toutes les caresses du
presbytère, se noyer en une mélancolie dont il m’était impossible de
déterminer clairement l’objet.
—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit la Combale, tirant tout à coup
vers sa maison, située en amont du ruisseau, tandis que les Garidel
faisaient mine de gagner la leur, bâtie tout à fait en aval, au milieu
d’une prairie, derrière un rideau de frênes et de peupliers.
—Bonsoir! répondit le père de Simonnet, essayant d’entraîner son
fils, lequel, immobile, regardait M. le maire, ne finissait pas de le
regarder.
—Attendez! s’écria le trop taciturne M. Combal.
—Qu’allez-vous faire, mon homme? interrogea la mère de Liette levant
un visage refnogné.
—Les jours de lessive, reprit M. le maire, sont dans nos ménages
villageois des jours de réjouissance et de fête. C’est chez nous
une coutume de la plus grande ancienneté. Pourquoi, ce soir, ne
souperions-nous pas tous ensemble, puisque aussi bien nous sommes sur
le point de nous entendre et que les accordailles sont à peu près
conclues.
—Rien n’est conclu, interrompit la vieille, rien n’est conclu de
définitif. J’ai demandé le temps de me retourner, avant de dire à
Liette:—«_Arrange ton paquet et va-t’en chez les Garidel_.» Crois-tu,
par hasard, Ambroise, qu’on se dépouille de sa fille comme ça au pied
levé, sans se donner une minute pour faire des réflexions? Moi, je veux
peser le fort et le faible avant de poser _ma croix_ sur le contrat.
—Réfléchis jusqu’à la fin du monde, femme, si cela te plaît. Mais je
ne vois pas là une raison pour que les Garidel ne soupent pas avec nous.
—Des raisons! il te faut des raisons? Eh bien, je suis lasse de
tenir table ouverte pour tout le monde que tu gorges chaque jour avec
mon bien. Une fois c’est le facteur de la poste, une autre fois la
ribambelle des conseillers, puis des gens de la mairie de Bédarieux
qui viennent voir _M. le maire des Aires_! Ne m’a-t-il pas fallu,
cet hiver, mettre toute ma cuisine en branle pour recevoir M. le
sous-préfet de Béziers? Ce repas m’a coûté plus de quinze francs de bel
et bon argent. Jésus-Dieu! quand je pense à ces trois écus qui sont
sortis de ma bourse et que je ne rattraperai plus...
—Combale, intervint le vieux Simon avec une tristesse pénétrante, nous
n’avons plus de femme, hélas! à la maison, mais notre pot y bout tout
de même. Du reste, Simonnet, qui s’entend si bien à retourner la terre,
s’entend également à fricoter les victuailles.
—Tenez! aujourd’hui, j’ai tué deux poulets de notre basse-cour,
interjeta vivement le jeune homme, et, avant d’aller à la grave, je les
ai portés chez notre voisine la fournière pour les faire rôtir.
—Deux poulets! s’écria la Combale avec une sorte de saisissement, deux
poulets! Ah! quel monde vous êtes, Seigneur du ciel! Vous mangez donc
comme ça votre volaille, vous autres? Ces poulets, vous les auriez
vendus trois francs au marché de Bédarieux.
Et, se retournant vers son mari:
—Combal, ce n’est pas chez nous, ce soir, qu’on fait liesse, c’est
chez les Garidel. Moi, je n’ai qu’une soupe de _châtaignons_ à te
donner, et ce n’est pas une soupe de roi.
—Ta femme a raison, mon ami, dit le vieux Garidel. Viens avec nous.
Simonnet plus que jamais tenait les yeux attachés sur M. le maire.
—Non, non! répliqua celui-ci d’un ton ferme. On soupe chez nous ce
soir. Je l’ai dit et je ne m’en dédis point. Nous avons aussi une
basse-cour, nous autres, où les ouailles sont en quantité.
—Je te conseille de toucher à mes bêtes, toi! cria la Combale d’un ton
menaçant.
—Mais puisque nos poulets sont au four, insinua Simonnet, je
pourrais bien aller les chercher, avec d’autres choses que nous avons
là-bas..... Que pensez-vous de mon idée, Combale? Je porterais aussi
quelques bouteilles de notre vin...
—Je pense, répondit la vieille, apaisée, que je n’ai rien à la maison
pour vous recevoir tous, et que, si tu trouves des provisions, toi...
Avant qu’elle eût fini de parler, encore que la corbeille lui pesât
lourdement sur la tête, Simonnet était parti comme un trait.
Nous défilâmes à travers les rocailles qui, aux environs des Aires,
dominent le ruisseau.
La Combale, peu satisfaite dans le fond, ne cessait de marmotter entre
ses dents:
댓글 없음:
댓글 쓰기