barnabe 32
Personne ne s’étant occupé de moi, je demeurai seul au bas du perron,
l’esprit perplexe, l’âme troublée. Tout à coup la porte de la maison
se ferma. Évidemment on ne me voulait pas, on me renvoyait. Je m’assis
sur la dernière marche, autant affligé de l’oubli où l’on me laissait,
qu’effrayé de la nuit qui s’épaississait à vue d’œil. Déjà je ne
distinguais plus les massifs touffus de noisetiers qui, semblables à un
courant de verdure, dégringolent du haut de la montagne, accompagnant
le ruisseau de Lavernière à travers ses paresseux méandres, bondissant
avec lui en cascade de feuillages aux endroits où l’eau se précipite
de la cime des rochers, puis le suivant en droite ligne sur une arène
paisible jusqu’à la rivière d’Orb.
Que devenir au milieu de ces ténèbres? Aurais-je le courage de
remonter vers Saint-Michel, à travers les châtaigneraies désertes et
noires? Découvrirais-je seulement le sentier que je devais suivre,
perdu dans cette obscurité, dans cette horreur? Ma foi, j’essaierais de
frapper à la porte des Combal, ainsi que je l’avais fait le matin.
La peur me poussant comme une main invisible cachée dans les ténèbres,
je montai et posai un doigt tremblant sur le loquet.
En ce moment, la voix de Baptiste emplit de ses éclats bruyants,
prolongés, la solitude où je sentais mon âme, mon cœur, tout mon être
physique et moral se dissoudre en quelque sorte et s’anéantir. Qui
sait? peut-être Barnabé venait-il d’entrer dans l’écurie.
Je bondis vers la porte à claire-voie.
IX
Ma fureur quand Liette m’embrasse, croyant embrasser Simonnet.
N’y voyant goutte, c’est à tâtons que je dus me diriger vers Baptiste.
Quant à lui, il poursuivait sa chanson aux notes larges, aux roulades
saccadées.
—Tu es donc bien content, toi? lui dis-je, le saisissant aux naseaux
pour lui rabattre le caquet.
Il se tut, et sa langue moelleuse et douce me lécha délicatement les
mains.
Je n’étais plus autant effrayé: Baptiste me touchait, puis j’entendais
les ruminements lents et cadencés des mulets de M. Combal.
«Au fait, pensai-je, si personne ne songe à venir me chercher dans
cette écurie, pourquoi ne me résignerais-je pas à y coucher sur une
botte d’esparcette, en quelque coin isolé? Les pâtres ne dorment-ils
pas dans les étables, au milieu de leur bétail?»
En faisant ces réflexions pleines de cet effarement que l’isolement et
la nuit provoquent chez tous les êtres faibles, en particulier chez
les enfants, j’avais dénoué la longe de cuir qui retenait Baptiste à
la mangeoire et l’avais conduit jusqu’à la porte de l’écurie, contre
la claire-voie grande ouverte. Pourquoi avais-je délié ma bête? Je
n’en savais rien. Je menai l’âne près du perron des Combal, et là je
l’enfourchai sans plus ample délibération.
Allais-je partir au galop? Point. Je demeurai vissé sur ma monture,
immobile, prenant un plaisir aussi véritable qu’il me serait difficile
de l’expliquer à sentir Baptiste entre mes jambes, à l’entendre
renâcler de temps à autre, à le voir, à lui caresser l’encolure de mes
deux mains. Je n’étais plus seul!
Brusquement, les choses obscurcies reparurent à mes yeux, sous une
lumière dont les ondes grises et blanches descendaient de Saint-Michel.
J’attendis tout haletant. La lune se levait du côté de l’ermitage,
derrière les masses monstrueuses des châtaigniers; je distinguai, à
travers les rameaux que ses rayons timides pénétraient doucement,
d’abord ses yeux, puis son nez, puis sa bouche, enfin toute sa large
face ronde splendidement épanouie.
Au même instant, les noisetiers de Lavernière, morts, ensevelis,
ressuscitèrent, et, par intervalles, l’eau du ruisseau se montra
luisante et polie comme un miroir.
«Nous trouverions bien notre route à présent!»
Et mes talons frisaient déjà le poil profond de Baptiste, prêts à s’y
enfoncer, quand la porte des Combal s’ouvrit tout en haut du perron.
Liette parut.
—Que fais-tu là sur ta bête? me demanda-t-elle.
—Je pars pour Saint-Michel... J’attendais la lune pour y voir.
—Comment, tu ne soupes pas avec nous?
—On ne me l’a pas dit.
—Je te le dis, alors.
Elle me retira les rênes, que j’avais ramenées au moment de lancer
Baptiste.
—Descends, descends! me répéta-t-elle.
Je sautai sur le sol.
—Oui, lui dis-je, à toi, tout t’est égal, maintenant que tu es sûre
d’épouser ton Simonnet. Mais pour moi, c’est différent... Si Barnabé
m’attend là-haut?...
—Il t’attendra, pardi, le Frère! fit-elle, montrant l’étable à
Baptiste, qui s’y précipita tout joyeux.
Négligeant la porte à claire-voie, la jeune fille ferma la porte pleine
de l’écurie.
—A propos... me souffla-t-elle, se penchant vers moi au point que ses
cheveux toujours au vent me dansèrent sur le front.
Elle s’arrêta.
—Que veux-tu?
—A propos... reprit-elle d’une voix si faible que, par un mouvement
instinctif, renversant ma tête, je collai presque mon oreille contre
ses lèvres.
Encore une fois, elle n’osa pas.
—Enfin, parleras-tu?
Nos poitrines étaient si rapprochées l’une de l’autre, que j’entendais
son cœur battre distinctement. C’était comme le tic-tac de la pendule
de mon oncle, seulement le balancier de Liette marchait plus vite.
Elle me passa son bras droit sur les épaules par un geste caressant,
familier, et je la suivis dans le chemin étroit qui va en pente vers le
ruisseau. Où me conduisait-elle?
—Je compte bien que tu ne me mènes pas à la grave à cette heure? lui
dis-je.
—Oh! non.
—Alors, où?
—Tu étais là, toi, lorsque Simonnet et son père ont parlé à mes
parents?
—Je crois bien! Je n’ai pas perdu une parole.
—Et que leur ont-ils raconté?
—Simonnet demande que tu deviennes sa femme, et Garidel, tout en se
faisant tirer un peu l’oreille, a fini par appuyer son raisonnement.
—Ah! je les aime bien tous les deux!
—Simonnet d’abord?
—Oui, Simonnet d’abord... répondit-elle avec simplicité... Et les
miens, qu’ont-ils dit?
—Pour ta mère, elle ne veut rien te donner, et ton mariage ne lui
agrée en aucune façon. Mais ton père a manqué se fâcher, et il
t’accordera Simonnet.
Le bras droit de Liette eut une crispation; sans que j’y fusse pour
rien, mes joues allèrent droit à la portée de ses lèvres. Elle me baisa.
—Mon père est bon comme le bon Dieu du ciel! murmura-t-elle avec un
enthousiasme qui la faisait vibrer tout entière. C’est lui sans doute
qui a invité les Garidel à souper chez nous?
—Assurément il ne faut pas accuser la Combale de cette bonne action:
elle est bien trop avare!
—Et Simonnet est allé chercher des poulets?
—Votre soupe de _châtaignons_ aurait-elle suffi à tout le monde? Pour
moi, je ne l’aime pas, la soupe de _châtaignons_, je t’en préviens.
Elle se pencha pour couper une fleur d’ajonc. Elle me la donna d’un air
distrait.
—Que veux-tu que je fasse de cela? lui dis-je étonné.
—C’est vrai! murmura-t-elle en me la reprenant et la lançant dans le
ruisseau.
Puis elle ajouta négligemment:
—Parfois, il me semble, me promenant avec toi, que je me promène avec
Simonnet, et que tu es Simonnet.
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